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Janet : les formes inférieures de l’activité normale, distinction du jugement et de la volonté

lundi 6 février 2012, par psyfph2

II) Les formes inférieures de l’activité normale (chapitre IV Partie 2)

Si les phénomènes d’automatismes résultent de la faiblesse ils se produisent aussi chez l’homme normal mais restent masqués. Le champ de la conscience chez ce dernier peut être rétréci suite :
-  à l’endormissement, phénomène naturel et inévitable c’est le moment des rêves. Le rêveur ne s’étonne pas du rêve : « il subit sans résistance l’automatisme des éléments auxquels sont esprit est réduit ». Les sensations externes/internes donnent au rêve sa direction générale.
-  La distraction, elle-ci résulte d’une fatigue, d’un demi-sommeil ou encore « d’une concentration excessive de la pensée […] à une grande puissance d’attention qui sans rétrécir la pensée véritablement déplace le champ de la conscience ». Le sujet est alors tellement en rapport avec lui-même et voit « trop en dedans pour bien voir au dehors ». L’isolement des phénomènes psychologiques amène la rêverie voire l’hallucination laissant libre cours à « l’activité instinctive » c’est-à-dire « l’activité dirigée par des perceptions nettement conscientes chez l’animal et formant même la totalité de son esprit presque toujours subconscientes, chez l’homme dont l’esprit est rempli par des phénomènes plus élevés ».

L’activité automatique chez l’homme est concentrée dans les phénomènes d’habitude et de mémoire nous pouvons en retrouver la conscience mais nous n’en faisons pas l’effort « comme si ces phénomènes suffisamment exercés pouvaient être sans inconvénient livrés à eux-mêmes. ». Ainsi pour « trouver l’orthographe d’un mot que nous ignorons, nous laissons notre plume écrire automatiquement, à peu près comme le médium interroge son esprit. » p.434. Les phénomènes automatiques facilitent l’accomplissement des actes intelligents sans perception personnelle autorisant de nouveaux progrès et l’emploi de « notre intelligence à des œuvres plus élevées : cet automatisme psychologique est la condition de nos progrès. ». p.435. Toutefois ces phénomènes chez l’homme normal ne sont pas regroupés et synthétisés pour leur propre compte de manière à former un second moi, comme c’est le cas dans l’hémi-somnambulisme. Cependant même chez l’homme normal ces phénomènes automatiques et habituels restent irréductibles à de simples mouvements physiologiques.

La passion de l’amour relève aussi de l’automatisme psychologique. A ce titre la passion ne dépend pas de la volonté et c’est en vain que l’on essaierait de vouloir tomber amoureux. Un homme sain peut s’exposer à toutes les circonstances susceptibles de faire naître une passion « il ne l’éprouvera pas ».p.436. En revanche, un sujet affaibli dans ces mêmes circonstances offrira un terrain favorable au développement d’une passion quelconque. « Il y a d’abord, comme dans toute maladie virulente, une période d’incubation ; l’idée nouvelle passe et repasse dans les rêveries vagues de la conscience affaiblie, puis semble, pendant quelques jours, disparaître et laisser l’esprit se rétablir de son trouble passager. Mais elle a accompli un travail souterrain, elle est devenue assez puissante pour ébranler le corps et provoquer des mouvements dont l’origine n’est pas dans la conscience personnelle. » p.437.

Qu’il s’agisse de la peur, de l’amour ou de toute autre passion la raison ne peut en venir à bout car ce n’est pas dans l’esprit personnel que celle-ci se développe mais en dehors de la conscience. Les hystériques qui ont reçu une suggestion sont dans la même situation, un moment de faiblesse a permis à une idée de se développer en dehors des phénomènes psychologiques normalement agrégés par la conscience personnelle. « Cette idée se développe sans eux, malgré eux, et leur fait accomplir des actes qu’ils ignorent quelquefois, qu’ils acceptent dans d’autres circonstances et […] auxquels ils peuvent peut-être résister plus ou moins, mais qui leur sont toujours étrangers. » p.438.

III) Le jugement la volonté (chapitre IV Partie 2).

L’homme normal est donc lui aussi sujet à des automatismes, mais auxquels se surajoute l’activité supérieure ou volontaire. Activité qui ne se rencontre que rarement chez les individus affaiblis le plus souvent en proie au seul automatisme. Mais alors si l’automatisme n’est pas l’excluisve de l’individu affaibli comment définir opérationnellement la volonté ? Sa définition fait débat parmi les psychologues :

- Pour certains, elle consiste positivement dans la sensation interne précèdant le mouvement et semblant pour le sujet en être la cause. Mais on objectera que si la caractéristique d’un acte volontaire est d’être précédé de la représentation de l’acte exécuté alors le comportement d’un somnambule est lui aussi volontaire. En effet, dans toutes les situations examinées par Janet, de l’automatisme le plus simple au plus complexe, c’est « précisément cette représentation qui amène l’action et les mouvements ».p.440.

- Pour d’autres, c’est l’existence d’une latence entre l’idée et le mouvement. Plus cet intervalle de temps élevé plus l’acte est volontaire. Sort-on de l’impasse en tenant compte du temps écoulé entre l’idée et l’exécution de l’acte ? Non car la volonté est ramenée à l’hésitation. Or l’hésitation n’est que le fruit d’une concurrence entre les représentations, concurrence que se livrent aussi les actes automatiques.

La théorie du sentiment de l’effort peut-elle rendre compte de l’existence d’une volonté dans l’exécution d’un acte ? Celle-ci avance que l’existence d’un sentiment particulier, celui de l’effort, n’existe que dans les actes volontaires. Mais en fait ces sensations existent quand nous portons nous mêmes le poids de notre bras ou lorsque nous le chargeons que le mouvement soit volontaire ou non. Cet effort est nécessaire avant l’acte dira-t-on car on peut vainement se dire : « je veux remuer mon bras » et il ne se passera rien sans un effort de ma part. Aussi se réfèrer à cet effort revient seulement à dire que le mouvement se fait par des images spécifiques attachées à une modalité sensorielle particulière.« Une hystérique, qui ne sait remuer ses jambes que par l’image du sens kinesthésique, est paralysée quand elle perd ces images […]. En un mot, que l’idée d’un mouvement soit représentée d’une manière précise et par les images convenables, et ce mouvement s’exécutera de la même manière, qu’il s’agisse d’un acte volontaire ou d’un acte automatique. » p.442. Dès lors si la volonté ne peut s’intercaler entre l’idée et le mouvement qui restent inséparables où la trouver ? Dans l’idée elle-même, plus précisément dans les phénomènes de rapport et de jugement. Parce qu’ils sont détachés de l’image et de la sensation ils relèvent de la volonté. Ainsi, une idée de rapport telle que la ressemblance n’est ni dans la sensation ni dans l’image elle-même, « elle n’est pas non plus un groupe d’images, car une addition de ce genre formerait une image nouvelle et la ressemblance ne peut en aucune façon être représentée. » p.442. L’idée de ressemblance fait bien appel à l’association et à la mémoire mais elle n’est pas de la même nature que ces dernières (Mémoire et association relèvent pour Janet de la fonction conservatrice opposée à celle de synthèse nous le verrons plus loin).

Supprimer cette distinction entre jugement et images (ou plus exactement entre idées et rapport) anéanti du même coup la distinction entre actes volontaires et automatiques :« car les actes volontaires sont précisément ceux qui sont déterminés par des jugements et des idées de rapport. » p.443. Tout comme les somnambules les actes que nous accomplissons sont des mouvements mis en branle par des images représentatives de l’acte à exécuter.Toutefois à la différence des somnambules nous n’exécutons pas l’acte seulement parce que nous en avons la représentation en tête mais parce que nous jugeons que l’exécution d’un tel acte est plus utile ou nécessaire. Ainsi l’acte ne s’accomplit pas uniquement parce sa représentation se présente à l’esprit mais parce qu’il entretient un rapport de ressemblance avec une autre chose. Exemple : alors que le somnambule dit quelque chose parce que cela lui passe par la tête je vais dire quelque chose parce que cela est vrai, i.e. que la chose dite entretient un rapport avec la notion abstraite de vérité. La vérité est conçue ici comme le rapport d’une chose à une autre. Comment le jugement (de ressemblance, de vérité...) détermine-t-il l’activité ? Ce ne peut être de la même façon que les images et les perceptions qui se traduisent obligatoirement par un mouvement. En effet, les idées de ressemblance, de beauté ou de vérité ne sont liées à aucun mouvement particulier. Une idée de rapport peut déterminer n’importe quel acte, elle permet le rassemblement et la synthèse d’un grand nombre d’images qui ont par elles-mêmes la capacité de mise en mouvement. « L’effort volontaire consisterait justement dans cette systématisation, autour d’un même rapport, des images et des souvenirs qui vont ensuite s’exprimer automatiquement. » p.444.

L’activité volontaire déterminée par le jugement présente une unité et une harmonie que n’a pas l’activité automatique dont les capacités de synthèse sont limitées par le nombre d’images sur lesquelles elle porte et qui dure peu (empan limité). L’activité volontaire elle se prolonge. Elle permet de mener une entreprise sur plusieurs années, là où un somnambule ne pourrait exécuter une action s’étalant sur 15 jours. « D’ailleurs, un des principaux jugements est celui d’unité que nous appliquons, à tort ou à raison, à nos propres phénomènes psychologiques. Nous remarquons notre unité et nous l’augmentons, parce que nous l’avons remarquée. Tandis que l’activité automatique entraîne l’homme au travers de plusieurs existences psychologiques différentes, l’activité volontaire tend à faire régner l’unité dans notre esprit et tend à rendre réel l’idéal des philosophes, l’âme une et identique. » p.445. Les idées de rapport ont une autonomie vis-à-vis des objets auxquels elles s’appliquent. Bien sûr, jamais un mouvement n’est indépendant de l’idée, mais dans le cas de l’acte volontaire cette idée n’était pas contenue dans les images dont la synthèse a été faite. Cette liberté de l’acte volontaire est toute relative. Par liberté il faut entendre le caractère imprévisible de l’acte au regard de la raison et de la science actuelle. « C’est une illusion des esprits faibles que de croire sentir au fond de leur cœur des idées sublimes qu’ils ne peuvent réaliser. Si leur idée était déterminée, si elle existait réellement, leurs membres se remueraient d’eux-mêmes pour l’exécuter. […] Dans la mesure où l’homme est capable de concevoir par lui-même une idée personnelle qui ne soit pas donnée dans les sensations qu’il reçoit, et dans les associations antérieurement faites, il s’approche du génie et de la liberté. ».

Janet fait de l’histoire de la folie celle de l’automatisme psychologique livré à lui-même. Cet automatisme dépend de la faiblesse des capacités de synthèse « qui est la faiblesse morale elle-même, la misère psychologique ».p.447.

A suivre... La conclusion générale que Pierre Janet tire de ses travaux.

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