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Lagache : Psychologie clinique et psychométrie

lundi 29 avril 2013, par psyfph2

Si la psychologie clinique n’est pas la mieux placée pour unifier la psychologie elle n’en entretient pas moins des rapports avec la psychologie expérimentale. Examinant l’écart entre psychologie clinique et psychométrie Lagache montre qu’il existe en fait entre elles un rapport de complémentarité dont la prise en compte peut se révéler fructueuse pour le psychologue.

- L’unité de la psychologie
- Diversité des approches du fait psychique
- L’opposition psychologie expérimentale et clinique
- (suite) psychologie clinique et psychométrie

Il serait un peu court d’envisager la psychologie clinique seulement sous son rapport à la psychanalyse. La psychologie clinique doit aussi être appréhendée dans sa relation à la psychométrie. Pourtant ce rapport semble avant tout marqué par l’opposition : 1) La psychologie clinique est une « rencontre » – le clinicien s’accommodant au sujet pour l’aider à s’ajuster à la situation –alors que la psychométrie est une démarche standardisée où le psychologue reste en retrait. 2) Le clinicien observe l’ensemble d’une situation, d’une signification vitale : la situation d’examen. La psychotechnique note dans des conditions telles que quiconque en suivant la méthode aboutit au même résultat. 3) Le clinicien suit une démarche qualitative : il se réfère à un type en essayant de conserver la singularité du sujet mais en constituant un réseau de relations générales. La psychotechnique évalue les résultats numériques en référence à une échelle d’étalonnage.

D’un tel écart a pu naître une rivalité entre ces deux psychologies. Les cliniciens reprochant aux psychotechniciens leur rigidité, les autres pointant l’imprécision scientifique des premiers. « Comme c’est souvent le cas, la personnalisation du débat en obscurcit et retarde la solution » (p.37). Les tests psychotechniques n’exigent pas seulement un long travail de mesure et d’étalonnage mais aussi un travail « de prospection, de tâtonnement, en un mot d’observation clinique » (p.37). Le test est une somme d’observations cliniques condensées. « On comprend mal la répugnance qu’il inspire à certains cliniciens à moins de faire intervenir un égocentrisme qui diminue leur ouverture d’esprit et l’étendue de leur information » (p.38). Le psychologue clinicien a tout à gagner à éprouver ses hypothèses avec des tests plutôt qu’avec « son “ flair ” à l’affût du “ petit fait révélateur ”. » (p.38). Ainsi l’utilité des tests est indéniable pour affirmer avec certitude et précision une débilité légère de l’intelligence. Elle peut passer « inaperçue, masquée par une habitude invétérée de sauver la face ou bien au contraire elle est affirmée, et ce diagnostic masque une autre réalité clinique » (p.38). Le test est donc un révélateur, un réactif, une mesure vérificatrice, mais il peut aussi faciliter la relation entre le psychologue et le sujet en s’interposant entre eux, il est une médiation. (p.39). L’expérience métrologique doit être couplée à l’expérience clinique ceci afin de ne pas assommer le sujet avec l’application inutile monotone et fastidieuse d’une somme de tests sans souci de pertinence. C’est au psychologue de trouver l’équilibre entre tâtonnement et directivité ce que Lagache nomme « tatônnement dirigé » (p.39). En outre, l’uniformité des tests n’implique en rien « l’affectation d’une raideur mécanique et impersonnelle ; l’expérience montre qu’une attitude tendue n’introduit guère moins de perturbations qu’une « mise en confiance » expansive ; elle donne un relief déroutant au traumatisme de l’examen. » (p.40). Les tests se sont d’ailleurs étendus à des situations problèmes intéressants la personnalité entière du sujet en même temps que le terme a perdu en précision : « L’étude d’une personnalité est une tâche théoriquement infinie et inachevable » (p.41). Ce problème relève de la « clinique armée ». C’est la coordination des deux points de vue clinique et expérimental qui est la plus féconde : le test peut être utilisé pour obtenir une mesure objective sans interdire au clinicien de prendre en compte la totalité des éléments constitutifs de la conduite, mettant ainsi en perspective la réponse objective mesuré par le test. Le clinicien notera alors les aspects physiologiques, verbaux, non verbaux, « la dynamique des ajustements du sujet à la situation sociale ». Ce point est particulièrement important : la prise en compte du contexte, des contraintes dans lequel se déploie la conduite est indispensable au point que par exemple un excellent psychologue utilisant le Thematic Aperception Test (T.A.T) envisage de se faire psychanalyser afin d’améliorer sa technique. « Le préjugé de la précision vide, c’est à dire sans signification, n’a que trop stérilisé de nombreux efforts en psychologie expérimentale » (p.41). La mesure apportée par le test n’a pas de sens intrinsèque, elle n’est une réponse que dans la mesure où le clinicien, avant de se lancer dans la passation, s’est posé une question et cherche à dégager de la mesure. « Toute recherche ou toute application psychologique concrète fait appel à l’esprit de la clinique et à la méthode clinique » p.44. La psychologie clinique ne peut que gagner en efficacité en intégrant la psychométrie. Cela illustre la nécessité et le bénéfice d’une unification des objets et des méthodes de la psychologie. Trois reproches sont fait à la psychologie clinique par les psychologues : 1) La psychologie clinique n’est pas purement théorique 2) Elle n’est pas rigoureuse 3) Elle n’est pas générale

1) la psychologie traite de maladies à diagnostiquer et à guérir il s’agit d’être humains et l’on ne peut se satisfaire de les connaître sans les aider. Il faut donc espérer que le praticien fasse passer l’intérêt de son client avant celui de la science. Cela entraîne nécessairement des préoccupations pratiques. Soutenir que la science précède la technique c’est faire cas d’une exigence logique en négligeant la réalité historique. Cette réalité nous montre la science mettant en ordre et dégageant le rationnel de pratiques qui lui sont en fait antérieures. La psychologie ne peut s’en tenir à des normes définitivement établies. A cet égard elle est proche de la physiologie qui ne peut définir des normes stabilisées. La physiologie d’un individu évolue, la déviance au regard d’une norme ne signe pas la maladie : l’athlète qui bat un record est hors norme et n’en est pas pour autant malade. La recherche en psychologie avec l’être humain suppose des situations avec un but exemple récompense, résolution ou évitement d’un conflit… L’être vivant est toujours inséré dans un monde de « valeurs » il faut que la situation acquière une signification vitale. La prise en compte de la situation vitale et ou pratique est indissociable de la psychologie.

2) La psychologie clinique n’est pas rigoureuse. C’est la rigueur conçue sur le modèle physico-mathématique qui amène à condamner l’absence de rigueur de la psychologie. Husserl distinguait rigueur et exactitude, la rigueur n’est pas l’exactitude et les conduites humaines ne sont pas mesurables de la même façon que l’objet physique. La psychologie a besoin de l’intuition mais cela n’empêche pas d’avoir une observation de plus en plus « armée ».

3) La psychologie clinique n’est pas générale La psychologie clinique est en effet l’étude intensive de cas individuels. La psychologie expérimentale tire sa légitimité d’un parfait contrôle des variables de la situation expérimentale, or pour cela elle en vient à négliger l’existence du laboratoire, la présence de l’expérimentateur et à en oublier que les conditions de vie en dehors du laboratoire sont bien différentes. La psychologie clinique y pallie et apporte un éclairage dont la pertinence tient dans l’approfondissement d’une observation plutôt que dans la multiplication des observations. Cela ne veut pas dire que le psychologue clinicien puisse faire l’économie de l’approche statistique qui s’applique aux « cas individuels ou aux unités statistiques que l’on peut y séparer. » (p.51). L’avenir de la clinique est bien dans « l’extension nécessaire de l’approche clinique à l’ensemble des conduites humaines, individuelles et collectives, normales et pathologiques » (p.51). Les approches cliniques et expérimentales sont en fait complémentaires. L’une offre des prises sur des cas concrets avec un résultat pratique, l’autre esquisse des lois générales dont la validité a pour contrepartie une prise bien plus faible sur la complexité d’une situation singulière.

A suivre...

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