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La défiguration

jeudi 15 janvier 2009, par psyfph2

Le point de départ de ma réflexion est la lecture d’un sujet de philosophie dont l’intitulé éponyme m’ a laissé sur ma faim... Je ne trouvai pas dans cette dentelle philosophique matière à penser ce terme rapporté à une pratique psychologique avec des personne victimes d’une défiguration...

...Pourtant ici la pratique psychologique ne peut s’extraire totalement d’une réflexion existentielle sur l’être au monde. Je parle de dentelle philosophique car le corrigé que je parcourus, se limitait à l’exploration du champ... de la création artistique.

J’ai mené une réflexion individuelle avant de lancer le sujet sur le forum de la FFPP, à la fin des échanges j’ai essayé d’en faire une synthèse en développant toutefois ma première intuition : la défiguration comme passage de la figure au visage. De cette façon, il me semble que le développement d’un tel sujet bien que philosophique reste circonscrit aux questionnements d’un et de psychologues qui veulent penser leur pratique. Peut être cela apportera -t-il aussi à ceux qui s’interrogent sur le sens de la défiguration.

Merci à tous ceux qui ont participé, notamment Paul et Saethis... j’ai laissé en italiques les phrases que j’ai reprises de leurs posts dans cette version.

La défiguration

La défiguration est un terme dont la construction limpide à partir du préfixe « dé » semble en rendre l’acception évidente : il y a défiguration lorsqu’une personne a subi des altérations de la face qu’elles aient pour origine la vieillesse, la maladie, l’hérédité, la chirurgie esthétique, au point que, littéralement privé de sa figure, elle en soit enlaidie et méconnaissable. Mais ce sens est construit « en creux » il se contente de dire ce qu’elle n’est pas ; une figuration, tout en ouvrant sur une multiplicité de sens possibles : c’est-à-dire beaucoup trop. Il existe quantité de choses du monde susceptibles d’être figurées, mais si l’investigation prend un tour philosophique, ma tentative de synthèse suit les échanges que j’ai eu avec d’autres psychologues (voir le site de la FFPP) elle est circonscrite à la figure humaine. En effet pour ma part c’est de l’accompagnement de personnes ayant subi une altération de la face qu’est né mon souhait de réfléchir sur cette question sur ce forum.

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Quand disons-nous d’une personne qu’elle est défigurée ? Quand la reconnaissance est impossible. Or pour qu’il y ait re-connaissance cela suppose une une connaissance de l’état antérieur. Mais alors, d’où vient cette conniassance ou même ce souvenir lorsque, croisant quelqu’un que je n’ai jamais rencontré, je juge qu’il est défiguré ? Tout se sera passé comme si sa figure ne m’avait pas été présentée mais re-présentée, comme si cette première rencontre était déjà pour moi la seconde : une re-présentation altérée au regard d’un modèle.

Ce modèle quel est-il ? Ce serait celui de la figure comprise comme une structure dont l’évidence indiscutable nourrit des expressions telles que « cela se voit comme le nez au milieu de la figure ». C’est parce que cette gestalt consistant en une certaine symétrie, bouche nez, visage, une régularité, implantation des cheveux, grain de la peau etc, est absente que je parle de défiguration. Cette importance accordée à la structure se retrouve aussi en géométrie dans le tracé d’une figure, un triangle par exemple. Ici seul compte l’agencement des segments, peu importe la couleur ou le support du tracé. Cette même importance de la sructure se retrouve aussi dans le croquis du portraitiste prenant pour point de départ le tracé de l’ovale de la figure.

Définie ainsi la figure serait cette gestalt qui ferait que l’on reste le même que soi au sens de la « mêmeté » de Ricoeur. Selon P. Ricoeur, la « mêmeté » consiste à ramener une pluralité d’occurrences à l’unicité. Ainsi les différentes vues que les autres ont de moi, ou que j’ai de moi-même dans le miroir face à une série de photos, sont la pluralité d’occurrences d’une seule et même chose : ma personne ou mon moi. La figure renverrait ainsi à ce que Ricoeur désigne par « identité idem » où malgré les altérations, modifications de ma vie intérieure je reste le même pour autrui. Par exemple, malgré ma mauvaise humeur je fais « bonne figure ». C’est ce qu’indique d’ailleurs l’étymologie du mot « figure » (du latin figura : forme), qui est de la même famille que le mot latin « fingere » signifiant : « feindre », ou plus proprement « façonner ». Cette idée se retrouve dans le verbe « figurer », lorsqu’il s’agit d’inventer une forme (visuelle ou stylistique) pour l’informe. La figure est donc ce par quoi je figure l’informe de ce que j’éprouve, mais aussi ce qui me permet de feindre ce que je n’éprouve pas. La figure serait alors ce qui s’intercale entre l’authenticité de mon intériorité, et autrui.

Par sa figure j’appréhenderai autrui au même titre que n’importe quel objet du monde. Ainsi, de ma fenêtre je puis sans être vu, par le jeu des reflets de la boutique d’en face, détailler la figure des personnes assises à la terrasse d’un café. Je saisis l’individualité des traits de ceux qui y sont assis comme ceux de simples figures. Mais que je vienne à être découvert, que le regard d’autrui croise le mien et me voici démasqué, à visage découvert. Voici que la figure d’autrui se fait visage. Le visage d’autrui se rappelle à moi comme constitutif d’un monde qui m’échappe et dans lequel je puis être à mon tour nié comme sujet, évalué comme objet. J.P Sartre en décrit ce mouvement de la conscience dans l’Etre et le néant, il dépeint la situation du jaloux surpris épiant sa maîtresse par le trou de la serrure : « Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est que je suis soudain atteint dans mon être ». Cette perception d’un monde autre, d’une altérité c’est l’épiphanie du visage sur le masque de la figure. Ce par quoi la figure devient humaine. Le moment où le masque de la figure tombe pour laisser l’accès à l’authenticité du visage. Autrement dit la défiguration c’est, le moment où la figure « cesse, donc, de représenter quelque chose (de l’ordre du monstrueux, par exemple) pour quelqu’un (qui en serait fasciné ou sidéré), pour devenir ce qui le représente, lui, comme sujet […], et le constitue enfin comme visage absolument singulier, visage que l’on regarde en cessant de le voir ».

A partir de là il deviendrait possible de penser la défiguration autrement que comme une négation un terme qui dit seulement ce qu’il n’est pas et jamais ce qu’il est. La défiguration si l’on tente de la déterminer positivement serait alors ce passage de la figure au visage. Ce passage serait un mouvement ordinaire, habituellement accompli sans effort. A l’exception des seules fois où, resté au milieu du gué, nous ne parvenons à nous détacher de la fascination exercée par la figure altérée. Lorsque la gestalt de la figure, ce pont emprunté sans y penser pour accéder au visage, défaille ou fait défaut, nous laissant (soit par suite de notre propre complaisance, soit par surprise) interdits, suspendus au grotesque, au monstrueux, à l’étrange, de la figure, alors seulement nous avons partiellement conscience de cette opération par sa difficulté même, et nous nous parlons de défiguration. C’est un peu comme lorsque notre respiration devient difficile, l’idée de respiration et d’organe (les poumons) est alors perçue avec plus d’acuité et d’intensité.

Ce passage se concevrait avec Ricoeur, comme celui de l’identité idem (la figure) à l’identité-ipse (le soi). En effet l’identité-ipse ou le soi répond à la question « qui ? » elle est « le maintien de soi dans la promesse », la fidélité à soi dans la parole donnée quels que soient les changements advenus. Elle implique une forme de permanence dans le temps qui ne repose pas sur le critère de similitude contrairement à « l’identité-idem » mais sur le critère de continuité. Cette nécessité de continuité croit avec le temps qui introduit de la dissemblance notamment par le vieillissement ou de façon plus radicale avec l’altération de la figure lors d’un accident par exemple. « … la fidélité à soi dans la parole donnée marque l’écart extrême entre la permanence de soi et celle du même ». De la même façon que Ricoeur voit dans le « caractère » le recouvrement de l’identité-ipse par l’identité-idem et en souligne d’ailleurs le paradoxe ( deux règnes s’y télescopent celui de l’objectivité et de l’existence, le caractère comme description d’une personnalité unique mais à partir de traits généraux communs à tous...) la figure coïnciderait généralement avec le visage auquel elle se superposerait.

Cette superposition de la figure et du visage est de fait non de droit, mais elle nous pousse alors à croire que l’intériorité se donne sans médiation et qu’il n’y aurait défiguration qu’en présence d’altérations de la face. Ainsi s’est peut être fait le lit d’une fausse science : la psycho-morphologie. Ce passage conscientisé volontaire de la figure au visage est-il un exercice proprement philosophique ? Alcibiade dans le « Banquet » de Platon décrit Socrate en disant qu’il ressemble tout à fait à un silène. Le silène est un satyre représenté sous les traits « d’un vieillard jovial mais d’une grande laideur, avec un nez épaté, des traits lourds, un ventre bedonnant ». Alcibiade poursuit : « ce sont en effet des dehors sous lesquels il se cache, comme le silène sculpté ; mais si vous l’ouvrez mes chers convives, de quelle sagesse vous le trouverez rempli ». D’autres exemples à développer me sont venus, mais cela allongerait considérablement l’exposé. « Liaisons dangereuses » Choderlos de Laclos, « le portrait de Dorian Gray » d’Oscar Wilde, « Les yeux sans visage » film de G. Franju… La figure serait finalement ce masque qui pour le sens commun s’accorde naturellement avec le visage.

***

Précédemment le passage examiné était celui de la figure au visage mouvement propre à l’appréhension d’autrui. Le deuxième passage est celui partant de notre intériorité vécue à l’extériorité de notre propre figure. Là aussi nous voulons croire qu’il n’y a pas de changement majeur entre extériorité et intériorité d’un point de vue :

  • Diachronique : « nous n’avons pas changé ». Régulièrement nous avons accès à notre image dans des intervalles de temps suffisamment proches pour que les changements nous soient rendus imperceptibles (voir les petites perceptions de Leibniz) de la sorte notre propre devenir nous échappe, ou plutôt il nous est loisible de l’ignorer. A cela s’ajoutent les distorsions, dues aux attentes perceptives, et quelques illusions d’optique participant de cette assimilation du devenir au fixe à l’immuable. Il me semble que, de ce point de vue, les difficultés rencontrées par le tout-venant en dessin, sont éloquentes, qu’il s’agisse du corps humain ou de la perspective, certaines « maladresses » montrent que le dessin se fait, non en fonction de ce qui se présente à l’œil, mais se subordonne bien au contraire aux multiples distorsions de l’idée préformée de ce qui est à représenter. En témoignent les plans rabattus, le corps qui fait « la planche », les disproportions de certains détails de la figure, etc.

De cette façon se trouve préservé le sentiment d’invulnérabilité, d’immortalité. Cette croyance inconsciente qui affleure dans le « on meurt » décrit par Heidegger, réduisant inlassablement la mort à une généralité indéterminée, éludant ainsi la certitude de notre propre mort. « Au fond personne ne croit à sa propre mort ou, ce qui revient au même, dans son inconscient chacun est persuadé de sa propre immortalité » (Freud « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort »). Une altération brusque de la face ne pourrait donc que perturber ce sentiment.

  • Synchronique il n’y a pas de hiatus entre la figure et le visage, la plasticité de la figure bien qu’elle diminue avec l’âge contribue à la croyance que figure et visage sont une seule et même chose. Toutefois cette illusion nous nous ne la soutenons pas sans le concours d’autrui. Sans doute " l’identité a telle pour base le premier regard, celui de la mère, puis par identifications successives -dont l’image du miroir donnée par la mère comme étant « lui » et nul autre- et ce jusqu’à sa mort " (ce point est à rapprocher du stade du miroir proposé par Lacan). Cependant cette quête de validation, par un autrui plus ou mois bienveillant de notre propre image comme adéquate à notre intériorité, se poursuit toute notre existence. Autrui nous porte à nous reconnaître (cette relation est intersubjective et suppose la réciprocité) à nous incarner dans cette image nous laissant croire qu’il y a de l’être là où il n’y aurait en cette absence d’être qu’un objet… de dégoût. Voici un passage du « Journal d’une femme de chambre » d’Octave Mirbeau il me semble illustrer le propos (c’est moi qui souligne) :

« J’en ai eu une qui avait un drôle de truc... Tous les matins, avant de passer sa chemise, tous les soirs, après l’avoir retirée, elle restait nue, à s’examiner des quarts d’heure, minutieusement, devant la psyché... Puis, elle tendait sa poitrine en avant, se renversait la nuque en arrière, levait d’un mouvement brusque ses bras en l’air, de façon que ses seins qui pendaient, pauvres loques de chair, remontassent un peu... Et elle me disait - Célestine... regardez donc !... N’est-ce pas qu’ils sont encore fermes ? C’était à pouffer... D’autant que le corps de Madame... oh ! quelle ruine lamentable !... Quand, de la chemise tombée, il sortait débarrassé de ses blindages et de ses soutiens, on eût dit qu’il allait se répandre sur le tapis en liquide visqueux... Le ventre, la croupe, les seins, des outres dégonflées, des poches qui se vidaient et dont il ne restait plus que des plis gras et flottants... Ses fesses avaient l’inconsistance molle, la surface trouée des vieilles éponges... Et pourtant, dans cet écroulement des formes, une grâce survivait... douloureuse.., ou plutôt le souvenir d’une grâce... la grâce d’une femme qui avait pu être belle autrefois et dont toute la vie avait été une vie d’amour... Par un aveuglement providentiel qui atteint la plupart des créatures vieillissantes, elle ne se voyait pas dans son irréparable flétrissure... »

Freud dans son essai « l’inquiétante étrangeté » dit que cette étrangeté a à voir avec la manifestation du double. Il évoque « l’effet que produit sur nous l’apparition non voulue et imprévue de notre propre personne ». Il cite un premier exemple, de E. Mach : « La première fois celui-ci ne fut pas peu effrayé en reconnaissant dans la figure qu’il venait d’apercevoir son propre visage ». Le choix des traducteurs suit-t-il bien la pensée de Freud lorsqu’ils utilisent les termes de « figure » puis de « visage » ? Si tel est le cas, cela reflèterait le passage de la figure au visage évoqué plus haut. C’est un passage qui ne va pas de soi dès lors que notre propre figure fait effraction, lorsque les médiations mobilisées quasi instantanément et automatiquement pour opérer ce passage sont prises au dépourvu : « J’étais assis seul dans un compartiment de wagons-lits lorsque, à la suite d’un violent cahot de la marche, la porte qui menait au cabinet de toilette voisin s’ouvrit et un homme d’un certain âge, en robe de chambre et casquette de voyage, entra chez moi. Je supposai qu’il s’était trompé de direction en sortant des cabinets qui se trouvaient entre les deux compartiments et qu’il était entré dans le mien par erreur. Je me précipitai pour le renseigner, mais je m’aperçus, tout interdit, que l’intrus n’était autre que ma propre image reflétée dans la glace de la porte de communication. Et je me rappelle encore que cette apparition m’avait profondément déplu ».

Sans doute obtiendrait-on un effet similaire et plus puissant si en proie à une maladie nous affaiblissant, et ayant été privés de la vue de notre propre image après avoir gardé le lit plusieurs semaines, nous nous trouvions brusquement mis en face de celle-ci.

Bibliographie

  • Freud S, 1915, Essais de psychanalyse, Payot.
  • Freud S, 1919, L’inquiétante étrangeté et autres essais, Folio.
  • Mirbeau O, 1900, Le journal d’une femme de chambre, Folio.
  • Ricœur P, 1990, Soi-même comme un autre, Seuil, Paris.
  • Sartre J-P, 1943, L’être et le néant essai d’ontologie phénoménologique, Tel. Gallimard.
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