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Clément Rosset : Ontologie du réel

jeudi 28 novembre 2013, par psyfph2

- Clément Rosset : A propos du singulier
- Clément Rosset : l’identité du réel
- Vous êtes ici Clément Rosset : ontologie du réel

La définition du réel peut seulement s’esquisser sous sa forme la plus générale : « un ensemble non clos d’objets non identifiables » (p.22) Le réel étant sans équivalent il ne peut être « re-connu ». (voir : l’identité du réel).

C’est en ce sens qu’il est insolite, non parce qu’il suit un cours extraordinaire, mais parce que sa manifestation ordinaire est en elle-même extraordinaire « en tant que solidaire et seul de son espèce » (p.22).

De Parménide à Heidegger la science de l’être s’est fondée sur la distinction entre être et existence. L’ontologie du réel prenait appui sur la pensée de son être et de son unité. La vérité de l’être était opposée à ses manifestations accidentelles. Il ne suffisait donc pas d’exister pour être.

L’existence d’un instant n’était rien de plus qu’une apparence. Le caractère provisoire d’une chose la confinait à l’irréel. L’existence des choses témoignerait de l’être mais sans jamais se confondre avec lui. L’existence signalerait l’être mais sans pour autant en faire partie. L’ontologie du réel s’est ainsi construite sur la récusation du réel par élimination de la singularité.

L’absurdité d’une telle position défie le sens commun : autant vaudrait se rendre chez son primeur pour acheter des fruits tout en refusant les oranges, les pommes, les bananes ou les raisins de l’étal parce que ce n’est pas telle ou telle chose qui appartient à la classe des fruits que l’on veut mais « Le Fruit lui-même ». (c’est manifestement là une critique des Idées platoniciennes).

Rosset veut renverser les lectures classiques du mythe de la caverne de Platon. L’éblouissement du prisonnier, tiré de sa caverne face aux objets platoniciens « véritables » n’est pas un éblouissement ordinaire. Il n’y a pas d’accommodation possible, tout simplement parce qu’il n’y a rien à voir. Le prisonnier qui y voyait déjà mal avant de sortir, ne distingue maintenant vraiment plus rien, tout « ébloui » qu’il est « des objets véritables ». Aussi s’en retourne-t-il dans sa caverne : revenant « au réel, retournant aux choses qu’il peut regarder » et qu’il a toutes raisons de tenir pour « réellement plus distinctes que celles qu’on lui montre » » (p.17).

Cette relecture du mythe platonicien montre comment s’est opéré le dédoublement du réel, sa falsification au profit des « Idées » platoniciennes censées être plus vraies que le réel lui-même, quitte à payer le prix de leur irrémédiable absence du monde.

Sur ce dédoublement du réel se fonde l’autorité de tout messie. Le double se présente comme un autre réel dont la présence reste et restera toujours à venir. Il promet « une explication sans risques, dès lors que la reconnaissance de son caractère à jamais futur en voile le caractère non seulement inconcevable mais encore et plus profondément indésirable. Cet « à-venir » du Messie peut suggérer sans dommage une fin du monde qui demeure sans effet sur le cours du monde, une extinction inéluctable de toutes choses qui ne compromet dans l’immédiat aucune chose en particulier » (p.18). Ainsi « ce qui pourrait « expliquer » le monde doit […] demeurer étranger au monde qu’il expliquerait, faute d’en troubler, en s’y mêlant, la nature simple. » (p.17).

Le réel lui se perçoit, certes mal, mais il existe. Le monde des Idées platoniciennes en revanche est irrémédiablement absent. Un tel monde parce qu’il dépourvu d’existence conduit Rosset à dire qu’il n’est tout simplement pas. C’est dans la distinction entre être et existence , comme il a été dit plus haut, que se loge l’usurpation du réel par son double.

C’est sur cette dernière qu’Heidegger a construit sa philosophie opposant « l’être » à « l’étant », l’étant renvoyant à une présence qui ne coïncide jamais avec elle-même. « Toute prestation d’existence est « réduite au simple rôle de témoin de l’être » » (p.30). L’ontologie classique du réel renvoie en fait à son insuffisance.

Rosset pense au contraire que l’ontologie du réel doit s’appuyer sur sa singularité. Cette singularité le conduit à faire du réel quelque chose qui « ne saurait être vu ni décrit ». Cela fait de l’ontologie du réel « une ontologie négative » qualificatif dont l’acception serait la même que dans l’expression « théologie négative ». Pour la théologie négative on ne peut voir que par cécité, connaître que par la non-connaissance, comprendre que par la déraison à ce détail près que la formule applique ici non pas à Dieu mais au réel.

Une telle ontologie du réel ne le limite pas pour autant à la réalité présente : « le réel désigne tout ce à quoi il advient d’être présent » (p.31). Si le réel est autre, il est autre non parce qu’il est indépendant de tout passé, présent ou futur donc différent de toute existence, mais parce qu’il est tout simplement aussi ailleurs, passé, présent et futur. On tient ainsi compte de la somme des passés, présents futurs sans chercher à ajouter au réel un supplément de réalité.

Un objet est singulier parce qu’il existe parce qu’il est réel. Il est insolite et étrange parce qu’il est unique et non l’inverse. Cela conduit à penser que :
- plus un objet est réel plus il est « inidentifiable » (p.33) (cela vaut pour les objets du quotidien évidemment cette cuillère ou ce camembert en face de moi. Il n’y a pas plus différent d’un camembert qu’un autre camembert). Un tel principe découle de l’assimilation du réel au singulier.
- plus le sentiment du réel est intense plus il est indescriptible et obscur.

Le « sentiment du réel c’est-à-dire le sentiment qu’une chose est réelle [...] peut sembler banal mais en fait nous ne sommes pas prêts à prendre toute la mesure de cette réalité. Elle se confond la plupart du temps avec sa représentation ce que nous nous attendons à trouver en face de nous, ce camembert, cette table... « le réel est ce qui ne s’autorise d’aucun garant autre que lui-même ne se justifie d’aucune façon et est par conséquent hors d’état de jamais se laisser attendre en tant que tel » (p.34). L’existence d’un ceci est ce en quoi il reste inidentifiable, je peux seulement en dire qu’il est ceci et non autre.

« Ces apories par l’obligation qu’elles font d’avouer finalement que ceci et ici se réduisent à être ceci et ici, éclairent en profondeur la nature tautologique du réel. Elles montrent du même coup la profondeur des remarques de M. de la Palisse et l’étrange pouvoir de suggestion attaché à l’expression tautologique : unique signal du singulier, la redondance y marque l’insistance même du réel ». On ne sort de lapalissade du réel qu’à en produire un double, un réel non advenu, invisible mais qui se voudrait plus vrai. Ce double d’un réel qui n’aurait pas eu lieu en invoquant un réel détourné (la flèche de Pandoros atteignant sa cible) en vient à son corps défendant à mettre en exergue le réel lui-même (la flèche de Pandoros ratant sa cible). Tout se passe comme si, la pâleur fantomale, exsangue du double par son insistance, sa volonté d’attirer notre attention sur ce qui n’a pas eu lieu révélait par contraste les couleurs vives du réel.

(ici je voudrais insérer une remarque quelque peu décalée sur l’hypnose qui me semble montrer curieusement le contraire. Les scripts hypnotiques sont truffés de tautologies. C’est là en partie que réside leur puissance de suggestion. Il s’agit bien de coller au réel. Et pourtant le script hypnotique tout en s’appuyant sur ces tautologies s’en détache légèrement de sorte qu’il en vient à énoncer les effets qu’il escompte. Il attire donc bien l’attention sur quelque chose qui n’est pas, mais qui va se produire et se produit effectivement : la "lévitation du bras" par exemple. Cela advient parce que le sujet y répond favorablement. Le discours hypnotique ne révèle donc pas par contraste les couleurs vives du réel mais en vient à les produire, pour une partie au moins. Tout se passe comme si, ce double par son insistance, sa volonté d’attirer l’attention sur ce qui n’a pas encore eu lieu conduisait le sujet à lui transfuser les couleurs vives du réel pour finir par être réel. Cela nécessite une participation active du subconscient du sujet et renvoie sans doute à ce que Bernheim appelle la crédivité, ou encore ce que Bergson décrirait comme l’illusion d’être le possesseur des clés de l’armoire aux possibles)

Ainsi pour Rosset le réel est sans duplication. Il est ce qui ramène ses duplications à un leurre :  - comique lorsqu’il s’agit d’un quiproquo  - tragique lorsque ce leurre dissimule le redoutable. Quand l’identité devient douteuse on est dans la bonne zone celle du réel. Rosset nous propose quelques excursions dans le réel : le rire et l’objet terrifiant, l’objet du désir...

A suivre

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