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Clément Rosset : L’objet comique et l’objet terrifiant

lundi 27 janvier 2014, par psyfph2

- Clément Rosset : A propos du singulier
- Clément Rosset : l’identité du réel
- Clément Rosset : ontologie du réel
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Un traité sur le réel se devrait d’aborder l’ensemble des objets non identifiables. Il contiendrait alors une description objective des mondes présents, passé, futurs. Cela n’est pas envisageable. Le réel ayant été assimilé au singulier, il est privé du même coup de tout fondement en raison. Le fonder en raison reviendrait à rattacher le réel à quelque chose d’extérieur à lui-même ce qui contreviendrait à sa singularité.

Faute de mieux Rosset recourt à la catégorisation pour présenter quelques grandes catégories d’objets du réel (catégorisation qui reste, si l’on suit Rosset, sans prise sur ceux-ci puisqu’elle échoue nécessairement à dire quelque chose de leur singularité). Ces deux objets, le comique et le terrifiant, sont traités ensemble car ils résultent du même rapport entre représentation et réel : celui du dévoilement, voire du déchirement.

Le rire a été pensé par Bergson comme du mécanique « plaqué sur du vivant » (par exemple un homme marche dans la rue en grande conversation portable en main et se heurte à un poteau. L’incident prend un tour comique parce que l’artificiel et le mécanique se substituent à la vie qui elle est souplesse, durée, adaptation...) Mais quels que soient les perfectionnements qu’en ait proposé Bergson, le rire implique avant tout qu’il y ait déchirement de la représentation par le réel qui en émerge.

Toutes les théories du rire rendent compte du réel entr’aperçu par la déconfiture du soi-disant réel qui l’usurpait. Le réel n’est pas drôle en soi car l’effet comique provient avant tout du démenti infligé à la représentation qui tourne court. Tel est le privilège du double « que d’évoquer le sérieux du réel par la manifestation de sa propre vanité d’en suggérer une relative visibilité par l’évidence de sa propre invisibilité. » (p.25). Cette singularité du réel serait nécessairement comique et réjouissante par le fait même qu’elle existe.

Mais le camouflet infligé à la représentation par le réel peut être aussi absurde sans aucune échappatoire et loin d’être drôle. « Le seul reproche qu’on puisse adresser aux théories classiques du comique est d’être trop claires, trop parfaitement analytiques : cette clarté risquant de faire oublier que demeure dans l’ombre un élément obscur et fondamental – le contact avec le réel – élément sans lequel l’effet comique n’aurait ni sa puissance ni probablement son existence. » (p.36). Le rire nous rapproche de cette « présence mystérieuse du réel ». Par là, l’objet comique voisine avec l’objet terrifiant.

Relève du terrifiant tout objet, dont l’apparition réelle ou figurée, provoque chez l’homme un sentiment d’inquiétude ou d’angoisse » (p.37) Tout comme le rire, la peur se présente comme une incompréhensible émotion à l’égard du réel, sauf qu’il ne s’agit plus de réjouissance mais de crainte. A celle-ci se rattache une part d’imaginaire. L’objet terrifiant installé dans l’irréel en devient indélogeable. Comme en témoigne l’incapacité à se défaire de sa peur face à un film dont on sait pertinemment qu’il n’est qu’une fiction. Un parallèle peut être fait quant aux origines de la peur et du rire. La première « est une incompréhensible inquiétude à l’égard du réel » le second est une « incompréhensible réjouissance à l’égard du réel » (p.38). Tout deux surgissent brusquement « dérangeant l’ordre paisible des représentations » (p.38).

La crainte d’un objet irréel entraîne le doute l’incertitude quant aux objets réels eux-mêmes, comme si le réel lui-même était circonscrit par l’irréalité... Les objets réels sont suspectés d’appartenir à l’irréel, leur identité reste douteuse. Cet « autre » de l’irréel n’est pas « l’inconnu » car alors il suffirait de douter pour avoir peur. Nous serions alors en proie à une peur généralisée. Le totalement inconnu n’a en fait rien d’inquiétant. Ce qui effraie c’est l’autre comme altération « le connu en tant que autre » (p.40). L’objet terrifiant est alors le réel.

D’où la peur éprouvée face aux couples morts/vivants, aux êtres réels/fantômes, au mécanique/vivant. Dans ce dernier cas (mécanique/vivant) se retrouve cette remarquable identité de l’objet terrifiant et de l’objet risible. Tous deux correspondent à la définition que Bergson donnait du rire : du « mécanique plaqué sur du vivant ». De même le masque fait peur non parce qu’il évoque l’irréel mais parce que le visage réel et visible en dissimule un autre... Cette hésitation entre le même et l’autre, entre réel et irréel est à l’origine de l’inquiétant : « L’objet terrifiant est alors le réel en personne, perçu comme insolite et bizarre. Ainsi l’objet terrifiant se confond avec l’objet comique, l’un et l’autre provenant d’« un même effet de réel » (p.40).

La théorie du réel développée par Rosset a quelques similitudes avec celle développée en psychanalyse autour du traumatisme psychique conçu comme : « une rencontre avec le réel de la mort (le néant) » (F. Lebigot, Traiter les traumatismes psychiques clinique et prise en charge Dunod 2005 p.14). Les « représentations sont déjà là comme le fruit de perceptions antérieures et leur réseau constitue l’appareil psychique singulier du sujet. Cela veut dire que, pour nous, le passage de la perception à la représentation est une transformation du réel en une réalité qui est un mixtes des images reçues de l’extérieur et de la structure qui les accueille »(Ibid.). Mais elle s’en écarte car le réel de la mort que Lebigot appelle aussi « néant » n’est que l’anéantissement de soi. La disparition d’un individu ne signe pas l’anéantissement du réel, de même qu’une catastrophe n’est pas un accident du réel. Le néant des philosophes critiqué par Rosset est celui de la non existence absolue. Pour Bergson ce néant est une idée absurde née d’un problème mal posé (Bergson, La pensée et mouvant PUF, 1938, p.107). Rosset le rejoint en critiquant le néant heideggérien. (voir plus loin).

Comment l’effet de réel peut il être tantôt drôle et tantôt terrifiant ? Lorsque l’effet de réel est un effet de peur, c’est qu’il est perçu comme une menace. Cette menace tire sa puissance de la confrontation du sujet à la singularité du réel. Cette singularité fait de l’évènement une menace sans appel , parce qu’il est alors impossible d’invoquer un autre réel, cet « autre réel » doublure inoffensive qui viendrait en prendre la place. Ainsi une catastrophe n’est pas un « « accident du réel », mais plutôt une irruption accidentelle du réel » (p.41) dont nous protégeait un ensemble de représentations. Il ne faut donc pas même parler « d’irruption du réel » mais plutôt de « désastre de la représentation ». Une digue qui jusqu’alors n’avait pas cédé aux petits coups portés par le quotidien, dont les déraillements restaient sans effets, se rompt et c’est un désastre. C’est un désastre pour la représentation car ce qu’elle avait épuré du réel et dont on voulait croire qu’il avait basculé dans le non réel resurgi. Ce qui était tenu pour « une éventualité exclue » considéré comme rejeté dans le non réel parce que non visible advient.

Cette théorie semble contredire celle de Heidegger pour qui l’angoisse nous met face à l’inexistant au néant. En fait, il faut ici se demander de quoi parle exactement Heidegger et ce qu’il fait quand il emploie tantôt le terme de « néant » tantôt le terme de « rien ». Heidegger procède là à un glissement sémantique. Selon lui l’angoisse en vient à dévoiler le néant parce que constater que l’on s’inquiétait d’un « rien », autrement dit que l’on s’inquiétait pour rien, revient à s’inquiéter du rien, c’est-à-dire du néant. La constatation d’un « rien à craindre », devient crainte du rien au prix de quelques contorsions sémantiques.

En fait la pirouette heideggérienne fait immanquablement penser à ce qui se passe au sortir d’un cauchemar. Dans le cauchemar on se réveille terrifié par ce que l’on a vu pour se rendre compte que l’on a eu peur d’un rien. Il faut une déviation considérable du sens du terme « rien » pour le mettre en correspondance avec le rien entendu comme néant, car ce rien du rêveur terrifié à son réveil n’est jamais qu’un petit quelque chose insignifiant.(Il me semble que Rosset met ici au grand jour un des traits de la philosophie heideggérienne, celui d’une philosophie de jeu de mots comme Devos et Lacan savent en faire autour de ce même mot de « rien ».)

Il y a donc bien un objet quelconque qu’il est possible de décrire, « représentant anodin d’un objet d’angoisse refoulé dans l’inconscient diagnostiquent généralement, on le sait, les psychanalystes. ». « Mais il suffit […] souvent pour terroriser d’ "un rien de réel" ».(p.42)

A suivre

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