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Science et relation au réel : l’usage du concept de structure en psychopathologie

lundi 31 mars 2014, par psyfph2

La lecture de "L’objet singulier" de Rosset a suscité plusieurs remarques personnelles qui même sous forme de notes n’avaient pas leur place dans un compte-rendu d’ouvrage. Je présente ici le développement de ces réflexions, pour plus de clarté des liens hypertexte renvoient à mes notes sur le texte rossétien.

Rosset traite de la disqualification du réel dans la vie la plus ordinaire (un guerrier se désole que les dieux lui aient fait rater sa cible) ou encore du caractère insaisissable de ce réel à partir d’objets les plus banals (http://lecturepsy.free.fr/psy/spip....).

Toutefois, il ne dit rien du discours scientifique. Certes le discours scientifique ne prétend pas se substituer au réel. C’est une modélisation provisoire et revendiquée du réel. L’université enseigne aux étudiants qu’un chercheur ne saurait, muni de son modèle théorique aussi abouti soit-il, se considérer comme détenteur d’une vérité quelconque. Au contraire, il prend garde de ne jamais tenir ce modèle pour vrai. Il le considère seulement comme un point de vue sur les choses, possiblement falsifiable, mais pas encore falsifié par les avancées de la recherche. Le double ne viendrait pas ici usurper le réel.

Mais si l’on tient que le but de la science est de nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature il en va autrement. C’est ce qu’exprime ce conte : un homme demande à un savant d’analyser une boule. Le savant la découpe, la réduit en poudre, la brûle et satisfait déclare : « cette boule contient 32% de fer, 30% d’oxygène, 15 % de silicium, 14% de magnésium, 2% de soufre, tant de % de nickel, d’aluminium... L’homme lui répond : « malheureux cette boule c’était la terre ! ». Ici, la représentation importe plus que la chose elle-même dont la perte – à peine remarquée – se voit compensée par l’excellence de sa description.

Dès lors que la science vise à appliquer ses découvertes, c’est bien un double qui vient usurper le réel. Usurpation, dont la figure la plus marquante est celle des scientifiques dans le déni d’une catastrophe se raccrochant à leurs calculs. Parce que le réel ne correspond plus à leurs prévisions il ne saurait être. Pourtant « une catastrophe n’est pas un accident du réel » mais bien le réel qui suit son cours. La science se construit en écartant l’épaisseur du réel : il lui est bien inutile de connaître la couleur d’un train pour en calculer la vitesse, le mouvement se réduit à une succession de points dans l’espace. Cette singularité du réel relevée par Rosset voisine avec la mobilité du réel bergsonien : « on comprend que des concepts fixes puissent être extraits par notre pensée de la réalité mobile ; mais il n’y a aucun moyen de reconstituer avec la fixité des concepts la mobilité du réel. Le dogmatisme, en tant que constructeur de systèmes, a cependant toujours tenté cette reconstitution » (Bergson. La pensée et le mouvant p.213 PUF 1938).

La science s’est donc elle aussi construite sur la récusation du réel (sauf les sciences formelles pour lesquelles, dès le début cela ne fut pas même nécessaire, le réel y n’existant pas… pas même comme problème) par l’élimination de la singularité (http://lecturepsy.free.fr/psy/spip.... ). L’existence d’un instant n’y est rien de plus qu’une apparence. Le caractère provisoire d’une chose la confine à l’irréel. Les sciences du monde naturel étudient des « systèmes matériels sur lesquels le temps ne fait que glisser. Des phénomènes qui s’y succèdent, on peut réellement dire qu’ils sont le déroulement d’un éventail ou mieux d’un film cinématographique. Calculables par avance, ils préexistaient sous forme de possibles, à leur réalisation. Tels sont les systèmes qu’étudient l’astronomie, la physique et la chimie. L’univers matériel dans son ensemble, forme-t-il un système de ce genre ? Quand notre science le suppose, elle entend simplement par là qu’elle laissera de côté dans l’univers tout ce qui n’est pas calculable. » (Bergson. La pensée et le mouvant p.12 PUF 1938).

La critique de Rosset ne porte pas sur l’usage d’un double, car la figure du double fait aussi partie du réel, mais sur sa substitution à l’ensemble du réel. Toute discipline scientifique ayant pour objet une partie du réel est tenue de prendre un point de vue sur ce réel, d’en proposer un modèle. Le statut du double ne devient problématique que : lorsqu’il nous conduit à nier dans notre rapport au réel « qu’il y ait jamais manifestation irréfutable de l’existence » ou encore lorsque qu’il vise la mise en doute de toute la réalité (http://lecturepsy.free.fr/psy/spip....).

Il n’est pas sur que les sciences humaines, la psychologie en particulier, entretiennent de meilleures relations au réel. La mobilité du réel et le temps concernent aussi ses « objets » d’étude : La psychologie s’adresse à des personnes, à des êtres doués de conscience. La conscience elle, vit cette durée irrétrécissable et inextensible.

Cette disqualification du réel par l’usurpation d’un double s’insinue aussi dans la clinique du psychologue. Je m’intéresserai ici au concept de structure. A l’aide de ses connaissances, de son sens de l’observation, un clinicien peut inférer, par exemple, chez un patient une « structure psychotique ». Mais d’où tire-t-il son savoir, d’où tire-t-il ce droit ?

Une telle position s’appuie sur la métaphore freudienne du cristal. Le psychisme est comparable à un bloc de cristal, en tombant il se brise suivant des lignes de force pré-établies. Ces lignes invisibles, mais pré-déterminées par sa structure :
- existent chez chacun qu’il soit malade ou non,
- sont invisibles parce qu’elles correspondent « à un mode d’organisation qui se constitue dans les premières années de la vie » (J.L Pedinielli, Guy Gimenez. Les psychoses de l’adulte. p.28. Nathan 2002.)
- n’entrainent ni symptôme ni signe pathologique.

Adoptée par le clinicien la structure devient l’organisatrice des phénomènes pathologiques de sorte qu’un signe n’a plus le même sens selon qu’il s’agisse d’une structure psychotique ou névrotique. A la différence du syndrome où, regroupé avec un ensemble de symptômes constatés, le signe perd son équivocité en renvoyant à une pathologie identifiée, la structure donne son sens au signe et le signe permet l’inférence de la structure (On commet ainsi un cercle). C’est en vain que pour se tirer de ce cercle on avancera qu’apparaissent dans la personnalité quelques un des signes de la structure (structure et personnalité n’étant pas identiques). « Autrement dit, une structure de base en hystérique, par exemple, peut en état « normal » donner naissance à un caractère hystérique et, en état de décompensation, à des symptômes hystériques (signes d’une hystérie-maladie) ». (http://www.reseaupsychologues.eu/La...) Le clinicien se doit non seulement de distinguer structure et maladie, mais aussi, tout en voyant dans la personnalité la manifestation visible de la structure, se garder de confondre personnalité et structure. En admettant qu’il parvienne à déterminer une structure en l’absence de pathologie quel démenti pourrait lui infliger le réel ? L’apparition d’une pathologie incompatible avec la structure : par exemple une pathologie hystérique chez un sujet pour lequel il a inféré une structure psychotique. Mais le clinicien a la plupart du temps à faire à des patients. Dès lors c’est rétrospectivement qu’il suppose la structure. L’illusion rétrospective joue d’autant plus que la structure est de manifestation incomplète. Cela laisse au clinicien une grande latitude dans la sélection et le remaniement des signes eux-mêmes en fonction de la pathologie déclarée.

Tel est l’usage, en France, de la structure en psychopathologie : entité organisatrice de la maladie sans même en comporter le moindre signe, alors même que son qualificatif y renvoie (structure psychotique, structure hystérique…) elle n’en est pas la cause. Pour être plus clair un sujet peut être de structure hystérique sans jamais présenter un seul signe d’hystérie. Tel est le statut de la structure en psychopathologie.

Une telle utilisation du concept de structure promet une explication sans risques, dès lors qu’en l’absence de toute pathologie il invite tout de même à la reconnaissance du caractère à jamais futur de cette dernière. Cet « à-venir » de la pathologie permet au clinicien de pronostiquer, sans dommage pour son expertise, l’inéluctabilité de la maladie sans qu’il n’y ait jamais besoin, dans l’immédiat, de relever chez le sujet concerné le moindre signe pathologique particulier (http://lecturepsy.free.fr/psy/spip....). Ainsi un sujet répondant à l’une ou l’autre des structures mais qui n’est pas malade est un sujet dont le cristal psychique ne s’est pas encore brisé selon ses lignes de forces, et un sujet malade est un sujet dont le cristal psychique s’est brisé selon ces mêmes lignes de force. Qu’elles se manifestent ou non ses lignes de force se voient concédé l’être. En l’absence de toute manifestation pathologique elles sont. Voici la position métaphysique relevée par Rosset, voire dénoncée par d’autres philosophes avant lui (Nietzsche).

La structure vient à point nommé soulager la détresse de l’expert, à la façon dont la théodicée leibnizienne [1] rend compte du mal en ce monde malgré l’existence de Dieu : « Toute structure, aussi bien névrotique que psychotique, peut évoluer dans une adaptation « normale » pendant des années, se désadapter à un moment quelconque et passer dans un registre pathologique sans pour cela changer de lignée structurelle puis, tout aussi bien, revenir ensuite soit spontanément, soit à la suite d’un traitement, à un état de bonne adaptation, donc de « normalité » (Jean Bergeret. La dépression et les états limites, p. 63, Payot, 1992). La structure n’étant pas la cause de la maladie elle échappe ainsi au principe de causalité. Quels que soient les faits, ils restent impuissants à en réfuter ce postulat. Je ne développerai pas ici les conséquences d’une expertise judiciaire, parfois indigente, arguant d’une privation de liberté en dépit de la « bonne conduite » du sujet expertisé au motif qu’il a une « structure psychotique ».

Quand le cristal d’une telle élaboration théorique aux méandres compliqués, mais pas forcément complexes, se brise je n’y trouve plus que cette phrase mise par Jules Romain dans bouche du Docteur Knock : « Tout bien portant est un malade qui s’ignore ».

La structure ne peut qu’être inférée. N’est ce pas le même problème rencontré par Piaget lorsqu’il se réfère à la notion de structure dans le champ du développement cognitif ? S’appuyant sur ce concept il s’attendait à ce qu’un enfant résolvant un problème réussisse tous les autres dès lors que ceux-ci mettent en jeu la même structure logique. Or, il constate des décalages horizontaux : un même enfant parvient à résoudre une partie seulement des problèmes bien qu’ils reposent sur une même structure logico-mathématique. De deux choses l’une :
-  en gardant l’hypothèse d’une structure on en vient à se poser la question de son actualisation (par exemple les différences de nature du matériel utilisé dans des problèmes de même structure ont perturbé la performance de l’enfant)
-  ou il faut revoir la portée heuristique de la notion même de structure.

Aussi Piaget recommandait-t-il de ne déduire les structures que de leurs opérations. Il me semble clair que la notion de structure se conçoit comme un schéma d’intelligibilité et non comme l’expression d’une réalité elle n’a pas plus qu’un autre concept à être épargnée par le démenti des faits.

Au fond être clinicien n’est ce pas pouvoir s’affranchir de nombre de notions théoriques spécialement lorsque la clinique a une visée thérapeutique ?

Mais alors quelle responsabilité scientifique pour le psychologue ?

A suivre

Notes

[1] Dieu connaît tous les mondes possibles. Il en saisit tous les rouages et choisi, parmi ceux-ci, le meilleur des mondes possibles, de sorte que les causes s’enchaînent sans qu’il en soit l’acteur direct. Il est ainsi à l’origine de tout sans y être pour rien « causalement » parlant. Il est là mais reste caché.

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