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Le psychologue face au singulier : quelle responsabilité scientifique ?

vendredi 27 juin 2014, par psyfph2

- Science et relation au réel : la structure en psychopathologie
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Rosset a exploré le singulier qu’il assimile au réel c’est-à-dire à ce qui est sans double ce qui ne se représente pas mais se présente comme inconnaissable et inappréciable. Une telle conception du singulier ruine très largement les prétentions de la psychologie à être clinique.

Cet article n’a pas pour but de mettre la psychologie sous la tutelle de la philosophie mais comme le remarque Lagache, la première ne peut ignorer la seconde. « Que feraient les psychologues sans une réflexion préalable et renouvelée sur quelques concepts fondamentaux » (http://lecturepsy.free.fr/psy/spip....).

Le singulier fait pour moi partie des concepts fondamentaux de la psychologie clinique (un des plus mal définis et des plus galvaudés). Non seulement la conception du singulier chez Rosset apporte un éclairage quant à la confrontation du sujet au singulier mais elle invite à prendre du recul face aux discours convenus d’une psychologie clinique occupée à « produire des sujets » et à reconduire inlassablement une rencontre (dite selon le terme consacré « singulière ») au bavardage d’un point de théorie – dont elle ne démord pas qu’il soit universel – ou à encore à l’ivresse d’une conjuration du réel dans un patchwork de formules logico-mathématiques.

La fréquentation d’une conception rossétienne du réel met en exergue la responsabilité du psychologue quand il se trouve en position d’appliquer un savoir. Que peut-il en fait espérer connaître lorsqu’il observe des êtres ? Je dis êtres et non pas des objets. Si le psychologue clinicien sans mettre de côté les connaissances de son domaine sait reconnaître et laisser cette indétermination psychologique dans laquelle se trouve la personne à laquelle il s’intéresse, ce détour par Rosset ne lui aura pas été inutile.

Ce détour trouve son prolongement dans un article de S. Vautier « Propos sur la responsabilité scientifique du psychologue. Essai d’épistémologie appliquée » (http://hal.archives-ouvertes.fr/hal...) que je suivrai en partie pour traiter de cette question, car pour moi il montre comment en psychologie les constructions semblant suivre l’épistémologie la plus rigoureuse buttent en fait sur le singulier.

Vautier propose de déloger le psychologue d’une position binaire, consistant à décider ou non de l’application d’un savoir à un sujet, pour ménager une place à l’indétermination. Autrement dit, il revient au psychologue d’assumer la responsabilité de son ignorance plutôt que l’abriter sous la réputation de vérité de telle ou telle proposition. Dans une telle configuration l’éthique du psychologue consiste, selon lui, dans un rapport ternaire au savoir. Face à une proposition pertinente de la psychologie scientifique le psychologue doit être en mesure de déterminer si elle est, vraie, fausse, ou s’il en ignore la valeur de vérité : « L’ignorance du psychologue peut être due à son inculture, ce qui est inévitable dans une certaine mesure et l’oblige à adopter une attitude modeste et ouverte, ou son ignorance peut être due à l’état objectif des connaissances scientifiques en psychologie ; dans ce cas, le psychologue a pour obligation morale d’affirmer l’ignorance dans laquelle il se trouve parce qu’elle implique l’indétermination signifiante de A du point de vue psychologique. Lorsque le psychologue participe à la détermination signifiante de A en dépit de son ignorance, il s’expose à l’abus de pouvoir » (p.4).

Certes, de fait il n’est pas possible de toujours vérifier la valeur de vérité d’une proposition scientifique, mais ce qui fait la validité d’une proposition en science c’est qu’elle peut être en droit mise à l’épreuve des faits par quiconque. Elle est l’affaire de chacun.

La vérité relevant de la logique des propositions, le savoir scientifique s’élabore par élimination. Il s’agit donc pour le psychologue d’assumer la valeur de vérité provisoire au sein d’un référentiel de connaissances.

Vautier examine quelques naufrages de la psychologie sur les rives du réel. Je vais en présenter deux :


- L’efficacité contrôlée des thérapies

Dans le combat pour la reconnaissance institutionnelle des différentes psychothérapies la médecine fondée sur les données probantes ou Evidence-Based Medicine (EBM) est un moyen puissant de légitimation qui a pour clé de voûte les protocoles contrôlés et les études comparatives. Il appartient au psychologue de distinguer la recherche de vérité de la simple conformité épistémique. Vautier prend l’exemple de 372 patients haïtiens ayant subi le séisme de janvier 2010. Parmi eux, 169 ont bénéficié d’une prise en charge psychothérapeutique de type Eye Movement Desensitization and Reprocessing (EMDR). L’état psychologique des 372 patients avait été évalué avant le démarrage de la prise en charge. Après celle-ci tous les patients ont été retestés. 48 % des patients du groupe avec thérapie présentaient une amélioration, alors qu’ils n’étaient que 22% chez les patients du groupe témoin. Déduire de ces résultats l’efficacité de la prise en charge suppose de faire une entorse au principe de causalité : c’est à-dire envisager le processus de causalité tout en considérant qu’il ne s’applique pas à des personnes. Mais « si on lève cet interdit alors force est de constater qu’il existe des personnes ayant bénéficié de la thérapie et dont l’état ne s’est pas amélioré » (p.12). Si la thérapie était véritablement la cause de l’amélioration alors le taux de serait de 100% et non de 48 % chez le groupe de patients ayant suivi les séances d’EDMR. Une cause qui ne produit pas immanquablement, mais seulement de temps en temps, ses effets n’est pas une cause.

Peut-on appeler à la rescousse la conception probabiliste de la causalité ? « Elle ne nécessite pas de vérification empirique puisqu’elle se borne à énoncer une possibilité. » (p.13). Si l’on suit alors la démarche probabiliste il faudrait répéter n fois les deux conditions : avec thérapie/sans thérapie sur une même personne et noter chaque fois si son état s’améliore ou non. C’est-à-dire procéder exactement comme on le ferait avec un dé lancé n fois afin de connaître la distribution des évènements : chiffres pair et impairs. Ainsi « la notion de distribution de probabilité d’une amélioration de l’état de A conditionnellement à la condition "avec" ou "sans" thérapie est absurde » (p.13).

Il est donc tentant, et ce point nous ramène à la place du singulier en psychologie, de négliger la singularité des personnes participant à l’étude pour considérer qu’elles sont toutes identiques sur les points qui n’intéressent pas l’étude, de sorte qu’elles ne différent entre elles que sur le critère suivi/non suivi d’une psychothérapie. C’est évidemment faux. La randomisation permet elle de contourner cette difficulté ? Non puisque « la randomisation est efficace de manière asymptotique, c’est-à-dire lorsqu’on s’intéresse à l’espérance de distribution conditionnelles » (p.14).


- L’objectivité de l’observation :la convention des juges interchangeables

J’avais critiqué l’utilisation du concept de structure en psychopathologie en considérant que le regroupement de symptômes dans une perspective constructiviste échappait à la circularité. En effet, dans une telle perspective l’état du sujet est connu dans un référentiel primaire : chaque observable renvoyant à une catégorie de signe passé ensuite au filtre du regroupement syndromique qui peut conduire à l’invalidation de tout le référentiel. Qualités que ne présentent pas la perspective diagnostique ou la perspective dimensionnelle toujours vraies ou irréfutables (dans celles-ci même en l’absence de manifestation – de la pathologie, pour la première, ou d’une dimension pour la seconde– pathologie et dimension se voient malgré tout conférer une existence… latente. Ces deux conceptions ne séparent pas existence et essence).

Toutefois, quelle que soit la perspective retenue il existe une autre difficulté. A partir du moment où le psychologue tente de décrire l’état d’une personne, il se doit de décider si une observation appartient effectivement à telle ou telle catégorie de signe. Décider de l’appartenance d’un signe observé ne va pas de soi. Comment garantir l’objectivité d’un humain qui en évalue un autre ? « Le problème qui se pose est qu’il est impossible de connaître l’état objectif de A sans recourir à la subjectivité de celui qui prétend à cette connaissance objective » (p.17).

Prenons l’exemple de l’évaluation du barrage signe supposé pathognomonique de la schizophrénie et qui est en fait de reconnaissance difficile. Supposons que plusieurs psychologues aient à donner leur appréciation quant à l’existence d’un tel signe chez un patient et qu’ils tombent tous d’accord sur sa présence. Dans ce cas l’interchangeabilité des juges étant constatée, elle sera considérée comme un gage de l’objectivité de la connaissance puisque pour n juges travaillant dans un certain référentiel de description l’appréciation donnée reste la même quel que soit le juge. « En fait l’interchangeabilité n’est jamais établie puisqu’on ne peut assurer qu’aucun nouveau juge ne se trouverait pas en désaccord avec les autres. Ce problème est celui de l’induction. A partir du moment où on est habitué à voir les objets qu’on lâche tomber par terre on est convaincu que le prochain objet qu’on lâche va tomber. » (p.17).

Pour Vautier le souci d’efficacité et d’éthique du psychologue devraient l’amener à distinguer deux grands types de situation :

-  s’il « doit contribuer à la gestion de la masse de personnes il peut et doit s’appuyer sur les statistiques. Dans ce cas son éthique est celle du bien collectif et il lui appartient de l’élaborer d’un point de vue non pas psychologique mais politique.
-  « Si le psychologue doit contribuer au bien d’une personne particulière, alors il est probable que ses connaissances scientifiques le conduisent à affirmer, dans la presque totalité des situations auxquelles il sera confronté, l’indétermination objective de cette personne dans les grilles de la connaissance scientifique dont il dispose. Dans ce cas, son éthique est celle de la liberté fondamentale dont jouit cette personne pour se déterminer elle-même dans la perspective de son devenir. » (p.21).

C’est à partir de cette position que commence selon moi l’exercice de la psychologie clinique.

Fin.

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