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H.Guillemain : Le décollage de la méthode Coué.

mardi 31 mars 2015, par psyfph2

La méthode Coué n’a véritablement décollé qu’avec le premier conflit mondial. Il y a bien eu quelques conférences exposant l’autosuggestion avant-guerre (Troyes 1910, Chaumont 1912, Nancy 1913...) mais elles restent confidentielles. Lorsque Coué s’ installe à Nancy la ville s’était déjà industrialisée, sa population passant de 50000 à 120 000 habitants suite à la guerre de 1870 qui voit l’arrivée des alsaciens et des mosellans. La clientèle de Coué vient d’abord des faubourgs de la ville. La première guerre mondiale va amener de nouveaux patients. En 1915 le front n’est qu’à une dizaine de kilomètres, les populations déplacées et affectées par le conflit affluent. Les départements proches du front seront le berceau de la pratique. L’envolée du nombre de patients devient significative en 1917, bien que la clientèle vienne encore de Nancy et de sa région. Coué n’étant plus mobilisable (il a 60 ans) il donne, aux alentours de 1918, des conférences diffusant sa pratique dans l’est, le sud-est et l’ouest de la France. « En quelques années, la méthode prend une nouvelle dimension pour s’apparenter à une mobilisation patriotique optimiste de ceux de l’arrière au profit des éprouvés du conflit. » (p.48).

Les troubles de ces patients venus du front sont multiples, cécité, surdité, mutisme, amnésie... à l’époque il est bien plus difficile de distinguer un trouble physique d’un trouble psychique et pour ce dernier dans un contexte de guerre de décider s’il est la conséquence d’un traumatisme psychique ou la réactualisation d’un trouble plus ancien. Tandis que la psychanalyse soutient que ce n’est pas l’événement traumatique mais sa représentation qui réactive l’excitation psychique, et qu’en conséquence qu’il ne crée pas la névrose, « Coué offre, hors d’un champ médical dévasté et peu accessible, une solution universelle simple, rapide et locale, aux populations et aux soldats exprimant un malaise par des troubles psychiques et nerveux consécutifs à la situation de guerre » (p.56). « La guerre peut modifier les repères thérapeutiques habituels, mais elle peut aussi générer de nouveaux troubles » (p.48) Si la guerre active la machine à fabriquer les concepts montrant que la variété des troubles ne se laisse pas réduire à une explication unicausale, la méthode Coué ne cherche pas à approfondir la nature de ces derniers et « propose une certaine forme de sortie individuelle de la guerre qui contribue à son succès » (p.50). Elle n’interroge pas la nature des troubles mais prend en compte la souffrance globale des sujets touchés par la guerre. Les dossiers médicaux des soldats internés et les témoignages de guérison des patients de Coué montrent que ces pathologies ne sont pas réductibles à un modèle unique. Guillemain distingue trois formes de troubles :
-  troubles réactivés par la guerre mais sans rapport avec elle.
-  Angoisse diffuse des familles
-  traumatisme de guerre

Troubles du langage, digestifs, sphinctériens, de la sensibilité, algies, paralysies partielles, insomnies, sinistrose... ont ainsi bénéficié de traitement par suggestion hypnotique. Le psychologue H. Piéron considère que le névrosé de guerre est le patient idéal type de la méthode Coué. Les patients de Coué disent l’impuissance de la médecine qui, à l’époque, ne se soucie guère de psychosomatique, pas plus que de lutte contre la douleur. De même, les prises en charge de personnes atteintes de troubles psychiques, lorsqu’il ne s’agit pas de pathologies lourdes (manie, mélancolie, démence sénile…) sont encore balbutiantes ; les patients se voient proposer les solutions classiques : alitement, régime alimentaire, hydrothérapie. Coué n’est pas loin d’être une sorte de guérisseur du XXème apportant des réponses à un malaise protéiforme. « La maîtrise de soi par l’autosuggestion consciente » a un grand succès. Elle est diffusée en anglais dès 1922. Cette fulgurante ascension de Coué a aussi été appuyée par une nouvelle clientèle venue de l’étranger essentiellement anglo-saxonne dont la présence culmine dans les années 1921 et 1922. « Deux types de clientèle vont prendre le relais des patients lorrains. En premier lieu des anglais et des américains qui ont pris connaissance de la nouvelle panacée française par l’intermédiaire des reportages du Times et du New York Times. En second lieu, des femmes devenues prépondérantes dans la clientèle » (p.28) Dans les années 1920 c’est une vraie cour des miracles qui se presse chez Coué. Un quart de ses patients « disent être atteints de troubles à dimensions multiples : organiques, nerveux, psychiques, moraux. Les tableaux sont ceux d’une vaste co-morbidité anxieuse portant sur le sommeil et la digestion » (p.89).

L’auteur à partir d’un corpus de 200 récits de guérison tente d’identifier les pathologies justiciables de la méthode. Par ordre d’importance il s’agirait des : douleurs musculaires, rhumatismes, états dépressifs, problèmes digestifs et alimentaires, angoisses et phobies, asthme et bronchites, plaies, crises nerveuses, insomnies, douleurs utérines et menstruations, paralysies (vraisemblablement sans base neurologique), névralgies, problèmes oculaires, bégaiement, états nerveux divers, manque de confiance, dermatologie. « Les pathologies graves, purement organiques, sont rares. » (p.290). Alors que la guerre est à son paroxysme et qu’il est difficile de se rendre à Nancy l’auteur rapporte quelques récits de guérison à distance ; une patiente guérit d’une simple lettre de Coué qu’elle n’a par ailleurs jamais rencontré. Cela « montre comment dans le cadre d’une thérapeutique qui se dit rationnelle, l’intervention magique de la parole ou de l’écrit de Coué est assumée par le patient et le thérapeute. » (p.299).

Mais au même moment où la méthode s’étend en Europe la presse française relate des procès pour exercice illégal de la médecine. Une telle configuration aurait pu conduire Coué à une condamnation pour ce même motif, la loi de 1892 rendant obligatoire le diplôme de docteur. Toutefois si Coué n’est pas médecin sa formation de pharmacien en fait quelqu’un du sérail, qui plus est, un continuateur de l’école de Nancy (Liébault était médecin, Berheim professeur de neurologie, Beaunis professeur de physiologie). D’ailleurs Coué ne s’oppose pas à la prise d’un traitement médical sa méthode venant en adjuvant. Autre point important Coué ne fait pas payer ses consultations ni l’apprentissage de sa méthode. « En déplaçant la contribution financière vers les droits d’entrée aux conférences et le paiement des brochures, Emile Coué a mis en place un système efficace contre d’éventuelles poursuites. Un procédé largement employé aujourd’hui dans les cercles thérapeutiques interlopes, et dans le monde sectaire » (p.307). Enfin Coué bénéficie du soutien des élites nancéennes. Ce soutient réside sans doute en partie du désir de ces notables de prolonger la réputation de l’école psychologique de Nancy pour contrebalancer le déclin relatif d’une autre école de Nancy : celle des artistes de l’Art nouveau, Gallé (mort en 1904), Vallin (mort en 1922) et Majorelle (mort en 1926). Coué a donc pu poursuivre la diffusion de sa méthode sans être inquiété outre mesure.

Le développement du réseau couéiste en France s’appuiera sur les anciens combattants. Local et plutôt maigre avant la première guerre « il ne se distingue pas encore des nombreuses sociétés locales au sein desquelles on a pour loisir de faire tourner les tables et de s’essayer à l’hypnose. » (p.22). Coué recherchera l’appui de Barrès et reversera les modestes bénéfices de ses conférences parisiennes à une association des mutilés de guerre soutenue par ce dernier. Si Coué ne fait pas état de ses opinions politiques sa connivence avec Barrés ou Bérillon ancre la méthode dans le milieu du nationalisme français et les milieux conservateurs. Si l’action française est vivement opposée à la psychanalyse qu’elle considère comme une "pratique judéo-allemande pour femmes désœuvrées". Il serait toutefois simpliste de voir dans la méthode elle-même une pratique propre aux milieux conservateurs. Les interactions sont plus complexes, ainsi l’auteur relève qu’au début des années 20, un des principaux défenseurs de la psychanalyse adhère à l’action française après sa condamnation par Rome [ainsi] Pichon […] a contribué à la fascisation des concepts freudiens...

Coué se rend aussi à l’étranger à Londres, aux Etats-Unis (1923), en Suisse (1922), en Belgique, et aux Pays-bas (1924) en Italie (1926) les conférences qu’il y donne étoffent un réseau qui à leur suite voit la création d’instituts couéistes. La fortune de la méthode est plus mitigée en France où elle peine à s’institutionnaliser. Ainsi « La création de l’institut parisien en 1922 bénéficie largement des retombées financières consécutives au produit des conférences américaines » (p.31). Cette situation contraste avec l’important succès de la méthode aux Etats-Unis qui tient à un facteur… religieux. La méthode Coué seulement une question de foi ?

A suivre...

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