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H.Guillemain : La méthode Coué et le facteur religieux

mercredi 29 avril 2015, par psyfph2

En janvier 1923 Coué est aux USA. Il y mène une campagne commerciale orchestrée par ses disciples américains. Elle rencontre un grand succès : « le couéisme est tout aussi adapté que la psychanalyse à l’esprit individualiste ; aux exigences du capitalisme moderne et à la culture protestante » (p.88). La Méthode Coué (MC) s’acclimatera facilement à cette tradition américaine pour connaître aux Etats-Unis « un succès persistant […] au moins jusqu’aux années 1960 » (p.188). Etant donnée la place centrale de la croyance dans la MC, ce succès est à mettre en lien avec le courant spirituel et religieux de l’époque aux Etats-Unis ; « l’autosuggestion consciente et positive […] ne peut se comprendre hors du champ spirituel et religieux » (p.219). Présentée comme individualiste, pragmatique et optimiste, la MC trouve avec le réveil évangélique protestant un terreau favorable à sa propagation. La MC n’est pourtant pas la seule technique d’autosuggestion disponible sur le marché américain. Lors de son arrivée Coué se trouvera en concurrence avec les praticiens protestants de la mind cure au sein de l’église évangélique.

La mind cure est un des aspects de la « New Thougt ». La New Thought est une nébuleuse de groupes et d’églises, précurseur du New Age. Elle fait le pont entre les pratiques magnétiques et la psychothérapie. Elle regroupe un ensemble de mouvements spirituels requalifiés depuis sous le terme générique de « pensée positive » (p.151). La mind cure s’est développée dans les milieux protestants. Elle repose sur l’autodiscipline, la maîtrise de soi et rompt avec l’idée calviniste de prédestination. La prédestination, qui pose que la condition de damné est prédéterminée par un Dieu souverain, cède ici la place à une vision optimiste du salut. En lien avec un Dieu intime, source de guérison : le fidèle devient l’acteur de son salut. « The Power of positive thinking » de Norman Vincent Peal, édité en 1952, est « devenu la bible de courants de développement personnel inspirée par l’Evangile ». (p156).

La mind cure conçoit la maladie comme une épreuve dont le fidèle sort en purgeant son âme des démons et autres mauvais esprits. La maladie n’est en fait qu’un fantôme et les songes de santé conduisent à la guérison : « il s’agit bien d’imaginer quotidiennement son propre état de bonne santé pour influencer la bonne marche de l’organisme. » (p.157). Ainsi y recommande-t-on afin que les pensées agissent sur le corps de se placer en état de repos, de relaxation complète en évitant les pensées volontaires (joli paradoxe). La relaxation permet ici l’ouverture à Dieu. Dans la mind cure le rôle accordé aux croyances va de pair avec la foi du malade. Ce n’est que peu à peu qu’émergera un autre courant, émancipé de la dimension religieuse, donnant une place centrale au subconscient.

Même si en France l’écho de la mind cure fut bien moindre qu’aux Etats-Unis, Coué et ses disciples connaissaient bien ces pratiques « New Thought » dont ils sont philosophiquement proches. Le couéisme serait en somme une version laïque de la mind cure. Dans cette nébuleuse New Thougt, la « christian science » tient une place d’importance (pour preuve Pierre Janet y consacre un chapitre son ouvrage « la médecine psychologique » paru en 1923). Son leader était Mrs Mary Baker Eddy (1821-1910). Mrs Eddy « somnambule mariée à un médecin homéopathe […] gravite dans les cercles des guérisseurs magnétiseurs » (p.166). Elle est la fondatrice de l’Eglise du Christ Scientiste qui se présentera comme une nouvelle église du monde protestant (un rapport de l’assemblée nationale de 1995 indique qu’il s’agit d’un mouvement sectaire). Réfractaire au diagnostic, aux médicaments, à la suggestion et même à tout rituel religieux cette pratique est à la marge de la New Thought. Selon la « christian science » la guérison réside uniquement dans « l’Esprit-Saint, la foi et la prière » (p.167).

Malgré la similitude entre MC et mind cure (toutes deux sont fortement marquées par la dimension spirituelle) il n’en demeure pas moins une différence fondamentale : « dans un cas, c’est Dieu seul qui donne la guérison. Dans l’autre c’est le sujet souffrant qui la confirme à partir d’une médiation du thérapeute. » (p.175).

Cependant les plus grandes affinités de la MC avec le protestantisme auraient favorisé sa diffusion dans les milieux protestants. Malgré l’aspect laïc de sa méthode, Coué recevra des soutiens des protestants méthodistes. La question religieuse est d’importance aux Etats-Unis au point que le pharmacien nancéien sera même amené à positionner sa méthode au regard de la religion, précisant que si sa méthode n’est liée à aucune religion particulière son enseignement reste cependant compatible avec une foi intelligente. Les descriptions que font les journaux des réunions publiques de Coué lors de son passage aux USA montrent que celles-ci n’ont rien à envier aux manifestations collectives et spectaculaires de conversion de « l’assemblée de ceux qui souffrent ». Si Coué n’est pas un homme d’église, c’est un thaumaturge attendu comme le messie : on se précipite à ses genoux, on s’arrache les places les plus proches de lui, on lui tend des enfants chétifs en le suppliant de leur rendre la santé, une femme paralysée depuis plusieurs années descend seule de l’estrade, le tout sous les cris frénétiques du public. De telles démonstrations n’ont évidemment pas manqué de susciter l’intérêt des milieux religieux notamment les évangéliques.

Ces points de contacts entre méthode Coué et courants protestants se font jour dans les propos du révérend écossais O ’Flaherty. Pour lui il est essentiel que l’église se charge à nouveau de la guérison des fidèles. Béquilles et attelles sont appelées à orner de nouveau les églises comme autant de preuves de la puissance de la foi. Aux yeux d’ O ’Flaherty le principal enseignement de Coué c’est avant tout celui d’une méthode pour cultiver foi et espérance. Mais cette hybridation avec le religieux desservira la diffusion de la méthode en France : « née au sein d’une école médicale française la méthode Coué est devenue en1923 pour la partie du public français qui en a connaissance une thérapeutique religieuse ou spirituelle étrangère à l’esprit hexagonal cartésien » (p.203). Ecartée par les laïcs qui la trouvent trop religieuse - « l’époque de l’implantation française de la science chrétienne (1910-1920) est aussi celle de la méthode Coué » (p.174) - elle est rejetée par les catholiques qui y voient une pratique protestante. « La charge religieuse de la méthode accrue par le relais des anglicans, des évangéliques et des méthodistes à partir de 1922, a indéniablement contribué à son rejet en France » (p.219). En fait la MC ne présente pas d’affinités exclusives avec quelques courants du protestantisme. Ainsi les visites des malades au domicile de Coué relèvent du pèlerinage. Or le pèlerinage (commun dans le catholicisme) qui a pour origine le culte des saints, est une pratique incompatible avec le protestantisme. De même la cordelette à 20 nœuds dont s’aident les patients de Coué pour leurs litanies quotidienne : “ Chaque jour à tous points de vue je vais de mieux en mieux ” renvoie en partie au chapelet. Dans le protestantisme le recours aux objets de culte, dont le chapelet, est limité. Mais le chapelet n’est pas spécifiquement chrétien il indique l’intégration d’influences orientales par la MC : « objet de dévotion, sous forme de collier de perles ou de simple cordelette [il y est] omniprésent […]. La monotonie de la formule couéiste présente un lien de parenté avec le mantra hindouiste et sa répétition monotone à l’aide d’un chapelet (le mala). La ritualisation est donc plutôt conforme à la synthèse spirituelle théosophique. » (p.205).

Le couéisme est lié à la théosophie. Coué ne le mentionne pas mais il est pourtant devenu après-guerre « le président de la branche Jeanne d’Arc de la théosophie nancéienne » (p.176). La théosophie a aussi contribué à la diffusion de la MC, traversée au XIXème par des pratiques ésotériques, magnétisme, spiritisme, enrichie des apports des religions orientales, elle accorde une place importante à l’imagination en faisant un mode d’accès au divin et par là au salut.

La méthode Coué a su, comme la psychanalyse, s’adapter au terrain de la mind cure aux Etats-Unis, « fondées sur une approche anticartésienne [elles] auront subi [en France] les mêmes assauts. La similarité entre ces deux pratiques a d’ailleurs donné lieu à plusieurs synthèses, nous examinerons jusqu’où va et, est allée, cette convergence entre psychanalyse et méthode Coué.

A suivre...

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