Lecturepsy
Accueil du site > Compte-rendus, notes de lectures > H. Guillemain : Méthode Coué et Psychanalyse

H. Guillemain : Méthode Coué et Psychanalyse

lundi 25 mai 2015, par psyfph2

Les relations entre méthode Coué (MC) et psychanalyse sont plus riches et complexes qu’il n’y paraît. Nous l’avons vu ces deux approches ont de nombreux points communs :
- elles remettent le sujet au centre de sa cure (par des moyens certes différents)
- elles rompent (du moins le prétendent-elles ) avec l’hypnose
- elles reposent sur l’inconscient, point essentiel pour comprendre les tentatives de synthèses de ces deux pratiques qui ont été tentées après-guerre.

La méthode Coué ne repose, pas comme le laissent penser à tort les versions caricaturales encore répandues, sur un optimisme volontariste et une auto-persuasion rationnelle. Bien au contraire, selon Coué la règle absolue est que la volonté cède toujours le pas à l’imagination. Aussi l’intervention de la volonté dans l’auto-suggestion rendrait celle-ci inefficace. C’est en vain qu’un patient se répéterait "je veux guérir", il lui faut plutôt s’imprégner en imagination de l’idée de sa guérison.

La MC ne vise pas l’éducation de la volonté mais celle de l’inconscient (appelé aussi imagination). « Aussi fruste et muet soit-il c’est aussi un inconscient qui se retrouve au cœur des ressorts de la méthode. Ce trait est essentiel car il permet de comprendre comment ont été tentées plusieurs synthèses entre couéisme et psychanalyse. » (p.222). Pour émerger Coué a du se démarquer doublement des méthodes d’éducation de la volonté d’une part et de l’hypnose d’autre part.

Si l’opposition des deux approches semble nette, elle était moins tranchée, de sorte qu’à l’époque des psychanalystes écrivent sur la MC. Freud et Coué doivent énormément à l’hypnose thérapeutique et notamment à l’Ecole de Nancy. Tous deux s’écartent des méthodes de rééducation de la volonté, leur thérapeutique ne relève ni du champ médical ni du champ religieux, par des moyens différents ils conférent une place centrale au sujet dans la psychothérapie : le sujet ne peut être maître de lui-même qu’en acceptant un travail à un niveau inconscient.

« Le court moment de gloire du couéisme et l’implantation de la psychanalyse en France sont exactement contemporains. Il n’est donc pas étonnant que l’historien puisse retrouver des traces de confrontations et des tentatives de synthèse entre les deux pratiques… » (p. 246). La méthode Coué connait une expansion rapide dans les mêmes pays que ceux favorables à la psychanalyse. De sorte que toutes deux y seront souvent rangées, à quelques nuances, près dans la même catégorie. Ces similarités et la confusion qu’elle entraîne ont conduit des psychanalystes à écrire sur la méthode Coué avec la volonté de s’en démarquer.

- Karl Abraham La méthode Coué une névrose thérapeutique. ? Cette proposition vient d’un manuscrit inachevé du psychanalyste Karl Abraham. Il a été publié dans ’L’international Journal of Psychoanalysis’. Abraham a rencontré des patients de Coué. Il met en lien la grande guerre et l’explosion des maux de toutes sortes avec le succès de la méthode que tout un chacun peut, avec un minimum de connaissances, s’approprier. Abraham envisage la MC comme un processus thérapeutique mais dont les effets sont à expliquer et à recadrer. Il ne rejette pas la méthode sur la base des arguments académiques, car ce serait là faire subir à la MC les mêmes difficultés que celles subies par la psychanalyse.

Tout en reconnaissant que le processus de guérison de la MC ne réside pas dans sa formule lapidaire ("Tous les jours, à tous points de vue, je vais de mieux en mieux") Abraham voit dans sa faiblesse théorique un important facteur de diffusion de celle-ci. Il propose une analyse approfondie de la MC. Elle serait une méthode régressive recourant aux incantations magiques de l’enfance. Bien que les relations entre Coué et ses patients soient assez impersonnelles Abraham y voit l’établissement de relations similaires à celle de la horde primitive. L’identification à ce père tout-puissant est instituée par la méthode. Celle-ci vient satisfaire le désir infantile d’être l’égal de ce père. Le recourt aux séances collectives masquerait la relation érotique du patient au maître, là où la « relation hypnotique est ouvertement sexuelle » (p.280) l’autosuggestion qu’on lui substitue évite la prise de conscience de cette relation « l’autosuggestion rend en quelque sorte le transfert inconscient ». (Une analyse qui s’applique assez bien au cercle psychanalytique de l’époque où les disciples se disputent les faveurs du maître. L’ouvrage de Roustang « un destin funeste » en donne un excellent aperçu). Face aux succès obtenus par la MC qui contrastent avec les difficultés rencontrées par la psychanalyse, dont les patients sont pourtant eux aussi des névrosés, Abraham conclut que tout porte à croire (bel exemple de dissonance cognitive) que l’autosuggestion n’est qu’une guérison de surface (l’argument de la substitution de symptômes ne saurait tarder). Tout au plus Abraham concède qu’il y a un bref répit des troubles profitable au patient. Abraham décèle dans cette méthode une dimension de régression narcissique et en vient à affirmer la substitution du symptôme (Tiens l’argument de la substitution de symptômes !). La MC substitue au symptôme une névrose obsessionnelle « fondée sur la répétition verbale, l’auto-punition, la régression, le principe de substitution, le fantasme de toute-puissance, le désir d’égalité avec le père, la sexualité interdite, une promesse de consolation » (p.280). Abraham décèle dans la formule de Coué un substitut masturbatoire approuvé par le père, la cordelette renvoyant aux attouchements interdits. Pour Abraham la psychanalyse se démarque radicalement de la MC parce que la guérison du malade repose sur la connaissance des causes de son mal. D’autres psychanalystes, tels Charles Odier, iront plus loin la fascination des disciples pour le maître accompagnée d’un renforcement du narcissisme et d’un sentiment de toute-puissance des participants pourrait bien conduire à des dérives sectaires et enfanter un monstre.

- Ernest Jones disciple de Freud publie un texte « la nature de l’autosuggestion ». Il tente d’y montrer la spécificité de la psychanalyse. Il situe la MC dans le droit fil du magnétisme animal et conclut qu’elle n’apporte rien de bien nouveau. Jones considère que l’autosuggestion, confondue avec le transfert, n’est en fait qu’une forme de l’hypnose directive classique : « L’autosuggestibilité apparaît comme une forme fruste d’hypnose, réactualisée sous la forme d’une auto-hypnose constitutive des pratiques religieuses, du Raja Yoga des transes médiumniques ou de l’extase mystique » (p.250). Freud, tout en donnant son approbation pour la publication de l’article, remerciera son disciple de cet éclairage. Le maître y voit la confirmation que : l’autosuggestion de Coué est bien une suggestion masquée de type ordinaire, reposant sur la fusion de l’idéal du Moi avec le Moi. La MC est l’œuvre d’un amateur auquel, au vu de ses réussites, Freud accorde quelque indulgence.

Ce sont les tentatives de synthèse entre MC et psychanalyse qui inquiètent le plus Jones, notamment celle de William Brown médecin. Ce médecin et professeur de psychologie que Freud et Jones qualifient de « canaille » (p.254) tente une harmonisation des techniques d’autosuggestion et de la psychanalyse freudienne en limitant cette dernière à une sorte d’archéo-psychanalyse fondée sur la méthode cathartique et l’abréaction. Il ne s’agit pas là d’une tentative isolée, d’autres praticiens européens auront à peu près la même démarche. En Allemagne Hans Driesch (philosophe et biologiste) soutient que les deux approches sont complémentaires. En Italie Roberto Assagioli (psychiatre) appartenant au premier cercle freudien s’émancipe de Freud. Profitant de ce que Jung prône une synthèse post-analytique il créera son propre courant : la psychosynthèse. La psychosynthèse d’Assagioli repose sur une méthode de relaxation et de concentration similaire à la méthode Coué, mais en diffère en visant un développement lié à une expérience de sagesse : « le soi spirituel ». Ce soi spirituel est l’instrument de modification d’une psyché dont Assagioli croit à la plasticité. Ainsi « un ancien proche de Freud – un de ceux qui ont le mieux contribué à amorcer l’intérêt des italiens pour la psychanalyse – […] rejoint le camp couéiste en 1920. Enfin en Suisse, Charles Baudoin compatriote de Coué et théoricien des débuts du couéisme qui a joué un rôle important dans la diffusion de la méthode notamment en la coupant de « ses racines théosophiques et occultistes » (p.265) évoluera lui aussi vers une synthèse de la MC et de la psychanalyse. Baudoin pratiquera la MC à l’institut Jean-Jacques Rousseau de Genève donnant des cours de suggestion appliquée. Accusé d’exercice illégal de la médecine Baudoin crée un institut de psychagogie où sa pratique évolue vers la psychanalyse. Son institut propose une pratique synthétique réconciliant toutes les approches tenant compte de l’inconscient et de l’influence de l’esprit sur le corps. La méthode est mixte incluant psychanalyse, suggestion, autosuggestion.

L’inconscient psychanalytique et l’inconscient couéiste seraient-ils si proches ?

A suivre...

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Creative Commons License BY-NC-SA 2008 - 2017 | | PageRank Actuel