Lecturepsy
Accueil > Compte-rendus, notes de lectures > F.Roustang. Suspens et attente croyante (suite FDP)

F.Roustang. Suspens et attente croyante (suite FDP)

vendredi 31 janvier 2020, par psyfph2

Le suspens permet au thérapisant d’opérer une refonte des son existence, de renouer avec une vitalité emprisonnée dans des schémas qui entretiennent la souffrance. C’est l’attente qui permet d’y conduire le thérapisant. Mais de quelle attente s’agit-il ? Car tout consultant qui se tourne vers un thérapeute est d’emblée dans l’attente.

***

C’est donc la nature de cette attente que nous allons approfondir maintenant.
Deux types d’attentes totalement opposées sont à distinguer. A l’un des pôles on trouve la passivité à l’autre l’activité. Dans le premier type le patient attend tout du thérapeute ; par exemple que l’analyste fasse émerger dans la cure un souvenir libérateur. Dans le second ; l’attente de guérison repose sur la maîtrise de la situation : rendue intelligible le patient pense s’en délivrer.
Pour l’un, la solution viendra de la remémoration provoquée par le thérapeute, tandis que pour l’autre c’est de l’interprétation qu’il en fera lui-même avec son aide-thérapeute qu’il sera guéri. Sous leur apparente opposition, ces attentes se ressemblent ; le thérapisant s’ y entête soit à s’en remettre entièrement au thérapeute, soit à maîtriser le processus de guérison. Elles relèvent d’une même stratégie d’évitement de la confrontation au problème et annulent toute dynamique de changement. En effet, quand ils se trouvent à l’un des extrêmes de l’échelle activité/passivité les patients sont dans l’impossibilité d’accueillir le problème d’y porter attention ( cela m’évoque le stade de la contemplation dans le modèle Prochaska & DiClemente ) parce qu’ils ne veulent renoncer à rien de leur position actuelle, or c’est elle qui précisément entretient le problème. Dans les dispositions de la passivité les patients se laissent peser de tout leur poids, dans celles de la maîtrise ils ne peuvent rien bouger. Les premiers en s’en remettant entièrement au thérapeute voient leur problème disparaître momentanément avec l’hypnose au fur et à mesure qu’ils s’enfoncent dans le confort d’une détente instantanée les seconds se dérobent à l’entrée en hypnose ils ne se sentent pas bien se crispent. Mais se sentir « très bien » ou « très mal » sont en fait les deux faces d’un même évitement ; celui de toute transformation.
La notion d’attente n’est opératoire que lorsqu’elle tient le milieu entre passivité et activité. C’est dans cet intervalle que le patient peut laisser venir son mal être et se mobiliser pour l’affronter.

***

La littérature analytique peut-elle nous aider à cerner la nature de cette attente ? Au moins à ses débuts puisque Freud s’intéresse en 1910 à la représentation d’attente « Ewartungsvorstellung ». Ces représentations sont en attente parce qu’elles traduisent la partie insatisfaite de la libido ; reportées sur l’analyste il les accueille, les décode pour les retourner au patient. C’est en cela que résiderait le transfert. L’attente est le moyen terme entre représentation consciente et inconsciente. D’où vient cette notion d’attente chez Freud ? Dès 1904 pour différencier la technique analytique de la suggestion il parle de placer les « malades en vue de la guérison, dans l’état d’attente croyante » (p.113). Cette expression d’attente croyante précède l’invention de la psychanalyse. Freud alors partisan de l’hypnose soutient qu’elle permet de guérir autant les troubles psychiques que corporels. Dans l’article « Du traitement psychique ou de l’âme » (1890) il écrit que « l’état psychique d’attente, qui est susceptible de mettre en branle toute une série de forces psychiques ayant le plus grand effet sur le déclenchement et la guérison des maladies organiques mérite au plus haut point notre intérêt. » L’attente anxieuse ängtsliche Erwartung qui prépare le terrain à la maladie est à distinguer de l’attente croyante (gläubige Erwartung). Cette dernière expliquerait les guérisons miraculeuses. Le prestige des saints, le pèlerinage, le rassemblement des foules qui intensifient l’espérance mobilisent les mêmes forces que celles dans la consultation d’un médecin à la mode. Même si Freud y parle déjà de « forces psychiques » elles restent saisies dans leurs manifestations sans être encore coupées du corps qu’elles animent et de son environnement. La psychanalyse va se « construire sur une mutilation » : l’effacement de tout ce en quoi le psychisme s’incarne. Le psychisme se referme sur lui-même, se substantive, se morcèle en représentations. Attentes, croyante et anxieuse sont remplacées par la représentation d’attente c’est « une chute irréparable dans un individualisme meurtrier […] Freud a psychologisé l’hypnose [afin] de créer la psychanalyse. » (p.114). Mais tout cela était peut-être en germe quand il en vient à écrire que l’âme influe sur le corps, « comme si le corps pouvait être pensé sans âme » (p.114). La psychanalyse a contaminé l’hypnose pour en faire une expérience intérieure « il nous faut dépsychologiser l’hypnose pour lui faire retrouver son mordant » (p.114).
Cependant Freud avait touché un des ressorts essentiels de l’hypnothérapie : pour qu’une personne se dégage du problème qui la fait souffrir il suffit en hypnose de lui « proposer d’y faire face ou simplement d’y porter attention et de lui demander d’attendre que la solution ou du moins un commencement de solution, se fasse jour (p.114).

***

Roustang se propose ensuite de "démontrer" cela, mais chemin faisant il n’a toujours rien démontré et lorsqu’il affirme un peu plus loin « j’ai répété cette expérience des centaines de fois et le plus souvent non sans effet » (p.114). La démonstration est pour le moins un peu courte puisque elle s’appuie sur une démarche inductive. C’est le « paradigme vérificationniste » critiqué par Pierre Janet. La fragilité d’un raisonnement inductif vient de ce qu’il ne tient que corroboré par un grand nombre d’observations, mais il suffit qu’une seule l’infirme pour qu’il s’effondre. Or c’est bien est le cas ici puisque Roustang précise que c’est seulement le « plus souvent » que cela a des effets. Il ne démontre donc rien.

En général, le thérapisant accepte de se plonger dans cet état car rien ne se passe. « or c’est là un moment capital ; attendre sans que rien ne vienne » (p.116). Ce passage par le vide est nécessaire pour que les façons habituelles de penser et d’agir soient mises en suspens. Une remise d’aplomb immédiate trahirait l’emploi du déjà-connu, des façons d’être de sentir et d’agir contemporaines, qui constituent le terreau sur lequel prospère le problème. L’attente suscitée chez le patient « est donc d’abord un arrêt, une sorte d’interdit adressé aux manières antérieures de se comporter un point final temporaire au ressassement et à la répétition » (p.116). Mais cette attente, qui est d’abord confusion puis angoisse de ne rien voir, déploie une attention de tout le corps qui entend, sent, voit, avec ses oreilles, ses centres d’équilibration, ses muscles… Cette attente donne le temps, autorise, autant qu’elle oblige, à l’examen du problème l’obligeant à se présenter sous toutes ses facettes, y compris sous des formes repoussées par l’habitude ou la peur. Ce vide est aussi une place offerte à d’autres forces enfouies, à des ressources nouvelles. Ce n’est pas l’occasion d’une réflexion mais d’une « expectative qui laisse à la solution du problème le temps d’apparaître sous un autre jour. » (p.116). « Plus le vide sera total plus l’attention aura l’audace d’apercevoir l’incongru ou l’insupportable » (p.117) (Là je pense à la pièce des Samuel Beckett « Attendant Godot » qui porte l’attente jusqu’à l’absurde, mais dont l’effet thérapeutique n’est pas des plus évidents). Il ne s’agit pas de mettre à jour un lien entre des représentations mais d’amener la personne toute entière du thérapisant, à se considérer à travers le problème dans toutes ses variations, ses nuances pour les débusquer dans les recoins les plus cachés et en venir au « nœud qui devra être tranché » (p117). Plus le thérapisant se concentre sur le problème plus ce dernier est contraint de se découvrir laissant entrevoir ses ramifications, perdant du même coup sa puissance. L’attente permet l’indifférence au passé, elle est tension vers le futur de la transformation qui ouvre à l’issue favorable du combat des forces révélées et mises en présence par l’instauration d’une attente attentive : « tout d’abord le problème posé, qui livre ses tenants et aboutissants, fait apparaître peu à peu le futur, mais c’est ensuite le futur qui transforme la nature de l’attente. » (p.119).

***

Est-ce encore de l’hypnose ? Oui si l’on tient l’hypnose pour un état modifiant notre rapport au monde et à nous-mêmes, ou encore comme Léon Chertok ; un « accès à une potentialité innée qui part de l’hypnose animale et apparaissant comme l’un des régulateurs du rapport à notre environnement ». L’hypnose n’est pas un état ou une attitude « mais un rapport une mise en relation entre le plus intérieur et tout l’extérieur qui nous importe » (p.118). C’est cette mise en relation qui permet à chacun de réorganiser son monde, c’est par là qu’elle permet de s’émanciper de son problème. Elle est comme « un levier, dont le point d’appui serait le problème » (P.118).

Comment le thérapeute peut-il installer les conditions de cette attente chez le patient ? Y conduire le thérapisant suppose qu’il s’y plonge lui-même. L’analyse grammaticale de « s’attendre » vient étayer cette proposition. Elle permet de saisir en quoi l’attente du thérapeute suscite celle du patient et s’en distingue. « S’attendre que » s’emploie à l’indicatif quand le sens est affirmatif par exemple : « je m’attends qu’il viendra ». Mais « s’attendre que » au sens d’espérer ne peut se comprendre qu’en sachant que cela signifie d’abord faire attention. « De plus le participe passé s’accorde aux temps composés, car s’attendre est tendre à soi » (p.119). Ce détour par la grammaire de « s’attendre » et de « s’attendre que » rend compte du rôle du thérapeute. Le thérapeute met sous tension, il instaure une relation mobilisatrice. Il n’attend pas la solution mais pose, induit cette attente où le thérapisant se confronte à son problème. Il s’attend qu’il changera, tournure qui suppose « en effet une tension vers quelque chose qui est déjà là » (p.120). L’emploi de la forme « s’attendre que » implique le sentir, le savoir d’une capacité présente chez l’autre et qui doit advenir, « s’attendre que » « est un dialogue avec le futur ou plus exactement avec ce qui, dans le présent, est déjà réalisé du futur déjà en attente. » (p.120). Il faudrait mettre ce texte en regard avec celui de Bergson « du réel au possible » paru dans son ouvrage « La pensée et le mouvant » qui justement critique la position dans laquelle semble tomber Roustang ; celle de l’ « armoire aux possibles ». Sans véritablement sortir du paradoxe c’est sans doute là la spécificité de l’hypnose, l’hypnothérapeute en se calant sur le vécu du thérapisant passe de suiveur à éclaireur il prend le lead et peut alors anticiper sur ce qui va se passer à la façon des prophéties autoréalisatrices. Roustang se hâte de préciser aussitôt que ce futur « n’est pas une abstraction, une idée ou un projet, il est le corps de l’autre en tant qu’il porte en lui ce plan de transformation. C’est donc un futur incarné qui occupe une place, une attente dans le temps qui a déjà pris corps. (p.120) (autrement dit un futur qui n’en est déjà plus un…)
Cette attente prend appui sur les capacités décelées chez le patient (c’est assez proche de « l’effet Pygmalion »)
Il y a finalement là une attente croyante de la part du thérapeute (quelque chose de plus vague de plus général qu’une prophétie autoréalisatrice) : « Si je ne savais pas si je ne sentais pas que [le patient] est capable de changer quel changement pourrait advenir ou pourrait commencer, je ne pourrais pas m’attendre que » (p.120). Ainsi, au lieu de se limiter à une prophétie auto réalisatrice Roustang me semble inviter le thérapeute à une croyance élargie et vague qui puisse tout accueillir, sur laquelle il ne s’agit pas de porter un regard critique mais bien au contraire de s’immerger . Pour s’immerger dans cette relation avec le thérapisant il faut que le thérapeute ait déjà fait seul ce chemin. «  La formule […] Je m’attends qu’il viendra transposée en je m’attends qu’il changera nous en dit plus encore. Le thérapeute ne peut pas attendre la solution, elle n’est pas son affaire il n’a pas à en priver le patient qui en est à la source sauf à lui retirer sa liberté, la solution ne peut venir que si elle n’est pas exigée. Il est donc nécessairement indifférent au résultat, indifférence qu’il lui faut conjuguer à sa passion de guérir toujours précieusement préservée : « c’est-à-dire celle de voir un humain se lever dans sa dignité » (p.120). Cet accord cette conciliation entre indifférence et passion n’est possible que dans l’attente tournée vers le futur. « En pariant sur le plus probable, le s’attendre réussit lorsqu’il s’annule » (p.121). Le thérapeute doit donc se confronter à un paradoxe. Il pèse de tout son poids par son attente pour ouvrir un espace où l’humanité du patient peut s’exercer, mais ce poids, cette pression doivent aussi savoir se faire légers de sorte qu’aucun lien durable entre les deux protagonistes ne s’installe. Le patient quitte le thérapeute libre de toute dette de toute reconnaissance. Le thérapeute accepte que sa place soit tout à la fois importante et négligeable. Importante d’abord pour lui-même « parce qu’il doit se tenir debout seul sans aucun appui et négligeable parce qu’il ne saurait revendiquer ni le respect ni l’attention. Assuré seulement par un doute radical. » (p.121).
« Pour le thérapisant comme pour le thérapeute, ce geste n’est jamais accompli une fois pour toutes, il faut s’y exercer chaque jour avec patience » (p.131).

A suivre...

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Creative Commons License BY-NC-SA 2008 - 2021 |