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Janet : L’automatisme psychologique - Première partie suite et fin

vendredi 15 janvier 2010, par psyfph2

La suggestion, n’est pas seulement une influence. L’influence désigne les interactions (quotidiennes) que nous avons avec autrui et dans lesquelles nos idées et nos actions s’infléchissent réciproquement. La suggestion est une influence particulière en ce qu’elle est dépourvue, du consentement volontaire. La conscience de l’acceptation, résignée ou non, y est absente. La suggestion est : « cette influence d’un homme sur un autre qui s’exerce sans l’intermédiaire du consentement volontaire » p.147. Dans l’histoire de l’hypnotisme et du magnétisme on relève déjà son importance. Braid lui-même n’enseigne rien d’autre quand il croit prendre les passions par « phréno-hypnotisme ». Des travaux de la sorte avaient déjà été menés par les anciens magnétiseurs français (1850-1870). Janet décrit les phénomènes imputables à la suggestion. Ces phénomènes suggestifs diffèrent selon lui de l’hypnotisme et du somnambulisme :

1) les phénomènes d’apparence cataleptique :

l’individu parle et comprend la parole, il se rend compte de ce qu’il fait alors que ce n’est pas le cas de la catalepsie vraie. Le phénomène physique peut être identique mais le phénomène psychologique est différent.

2) Actes et hallucinations déterminés par la parole. Les paroles sont comprises et déterminent toujours, sans le consentement de la personne, des actes et des hallucinations : « lève-toi, assieds-toi, remue ton bras » ou plus simplement « voilà ton bras qui remue » aussitôt le sens des paroles compris, l’acte est exécuté. L’hallucination peut être vive et violente ou très faible le sujet pouvant éloigner son hallucination dans l’espace. Il y a une union étroite entre les images visuelles et/ou hypnotique et le mouvement lui-même. Ainsi le mouvement qui entre en jeu lors de la perception d’un objet réel entre en jeu dans l’hallucination.

3) Actes ou hallucinations avec points de repères :
- acte à exécution différée à partir d’un signal -acte lié à une sensation durable « On montre à une somnambule un portrait imaginaire sur une carte en fait toute blanche, et on confond ensuite cette carte avec plusieurs autres ; le sujet retire presque toujours le portrait sur la même carte et dans la même position »

4) Actes et hallucinations complexes ou à développement automatiques
- Une idée initiale indiquée au sujet se développe dans son esprit de toutes manières et se manifeste par une longue suite d’actes : tu vas écrire une lettre, tu pars en voyage
- Transfert d’une hallucination ou d’un mouvement du côté droit au gauche. L’intégration en paraît délicate, ce fait ne se rencontre pas chez tous les sujets. Janet utilise un électro-aimant dans une situation expérimentale où il ignore les moments de passage du courant (qui créent l’aimantation) ceux-ci étant contrôlés par un tiers. L’application de l’aimant sur le sujet « produit des résultats tout de travers sans aucun rapport avec le passage du courant ». Pour autant Janet croit à l’action de l’aimant (P 163). Il explore aussi les phénomènes d’hallucinations complémentaires. Le dispositif expérimental est basé sur le contraste complémentaire des couleurs (Lorsque l’on regarde une feuille blanche, après avoir fixé une couleur primaire, on voit apparaître sa complémentaire et vice-versa). Mais dans le phénomène d’hallucination la suggestion d’une couleur n’entraîne pas toujours la vision de la couleur opposée (primaire ou complémentaire déduite de la théorie des couleurs). La valeur de ces expériences sur le développement automatique des idées est problématique car ce qui se produit une fois dans un sens va ensuite être répété indéfiniment par le sujet de sorte que le chercheur est « exposé à prendre une association d’idées de son sujet pour une loi générale de la psychologie ».

5) Hallucination générale ou modification de la personnalité par suggestion Les régressions en âge : suggestion au sujet qu’il recommence une période où il avait tel âge et le ramenant aux caractères physiques et moraux de cette époque, de sorte qu’il sent et parle comme il le faisait alors. Comment différencier les effets obtenus par suggestion de ceux obtenus par somnambulisme ? Janet voit dans le somnambulisme une modification réelle de la sensibilité et de la mémoire alors que la suggestion part d’une idée qui ne produit que secondairement et de manière incomplète les effets du somnambulisme. Toutefois il existe selon lui des suggestions moins faciles à expliquer : douleur fictive dont résulte des traces de blessure. Sinapisme par suggestion, sorte de cataplasme dont l’application est ici suggérée et laisse pourtant une trace rouge sur la peau du sujet. Le phénomène : « se produit à l’endroit qui a été désigné, il affecte la forme que le sujet lui prête » p.171.

Quelles explications donner de ces phénomènes de suggestion ?

1° la suggestion expliquée par l’automatisme normal.

Il existe en effet des actes automatiques dans la vie normale. Dans ce cas le phénomène se réduit au développement d’un fait régulier, ce type de raisonnement conduit toutefois à confondre la maladie « avec la santé la plus parfaite ». Le phénomène de suggestion ne s’assimile pas à l’automatisme normal : « pas plus qu’il n’est logique de croire que l’on peut suggérer à un individu d’être suggestible quand il ne l’est pas, on ne peut dire que l’on va suggérer à un malade de ne plus être suggestible quand il l’est. » P 173.

2° la suggestion expliquée par l’état somnambulique.

La suggestion peut être complète en dehors de cet état par exemple dans l’ivresse de l’alcoolique ou celle du haschiché. D’ailleurs la variation du degré de suggestibilité ne suit pas celle du somnambulisme (la suggestibilité décroit avec l’éclosion de l’état somnambulique). Certes au début du somnambulisme la suggestibilité augmente, mais si on lui laisse au somnambulisme le temps de se développer (le sujet passant le cap de la catalepsie) une seconde personnalité apparaît. Le sujet peut alors discuter des idées que l’on tente de lui imposer et même les éluder. Cette résistance n’existe pas pour des actes insignifiants, mais augmente pour des actes pénibles ou désagréables. De là, le scepticisme de Janet pour les crimes de laboratoire qui n’ont lieu que dans un univers de carton pâte.

Dans le livre de Bernheim (en ligne sur ce site) " De la suggestion « sur ce site on trouvera un chapitre où Bernheim décrit des situations expérimentales dans lesquelles des sujets suggestionnés ou hypnotisés (c’est ce point que discute ici Janet : pour Bernheim l’hypnotisme fait partie de la suggestion) sont incités à commettre des meurtres sur des mannequins ou des compères de l’expérimentateur...

Janet cite des exemples de somnambulisme parfait où les sujets sont absolument exempts de toute suggestibilité. Le somnambulisme n’est pas une existence » faible « cette seconde existence n’est dénuée ni de spontanéité ni de volonté.

3° La suggestion expliquée par l’hyperexcitabilité psychique

La réceptivité aux suggestions viendrait avant tout de l’intensité de l’idée. Cette notion est floue en psychologie sa valeur explicative est quasi-nulle. Que signifie » l’intensité d’un phénomène psychologique «  ? Les sensations ne peuvent ni s’égaliser ni s’additionner : » la température passe de 0° à 15 ° et de 15 °à 30 ° et ma sensation passe de froid au tiède et du tiède au chaud. Peut-on dire que ma sensation de chaud soit un multiple de ma sensation de froid ? « . Le sens d’une mesure est un point qui reste d’une grande actualité, mal compris par les étudiants de psychologie (parfois hélas même devenus psychologues voire enseignants) qu’ils la rejettent au nom d’une orthodoxie clinique du sujet singulier ou s’y prêtent à l’excès au nom du tout laboratoire. Ainsi le psychologue abhorrant les chiffres, lorsqu’il pose un diagnostic fait une mesure, même s’il n’est qu’au niveau nominal de celle-ci ... et à l’opposé le psychologue qui considère qu’avec un score de 120 un sujet est deux fois plus intelligent qu’un autre au score de 60 fait preuve d’un autre type d’aveuglement en attribuant à la mesure une qualité qu’elle n’a pas en psychologie. Il y a confusion entre une différence de qualité et une différence de quantité. Les individus suggestibles ne sont pas des hyperexcités, ils sont au contraire accablés par la perte de leurs différentes modalités sensorielles (anesthésie, paraplégie...). Il faut, avec eux, multiplier les stimulations : » le meilleur serait sans doute le bain électrique... « p187. Ainsi la patiente Rose recouvre sa sensibilité avec des courants de moyenne intensité et retrouve par la même occasion tous les souvenirs de son existence. La suggestibilité serait plutôt une preuve de la faiblesse que de la force des phénomènes psychologiques » p187.

4° La suggestion expliquée par l’amnésie et la distraction

C’est sa propre thèse que Janet présente ici, citant C. Richet dans son ouvrage « l’homme et l’intelligence » : « Pour arrêter une pensée, il en faut une autre qui y mette un obstacle ; pour entraver un sentiment, un autre plus fort doit prendre naissance. On peut supposer que c’est la mémoire simultanée de deux sentiments qui fait défaut ». Janet présente des cas de suggestion dont il conclut « qu’une amnésie considérable accompagne toujours les actes accomplis par suggestion », « l’amnésie serait la cause de principale de la suggestion comme elle est la raison essentielle du somnambulisme » P188. Une personne n’est plus capable de sentir et du coup elle ne retrouve plus l’image de ce qui s’est passé. D’où l’oubli par le sujet des suggestions qu’il a exécutées ; sensations et souvenirs relatifs à une modalité sensorielle ayant été supprimés. Ainsi les alcooliques ont la plus grande partie de la surface cutanée insensible.

Pourtant, il existe des personnes suggestibles sans phénomène d’anesthésie hystérique. Par exemple, lorsque Janet suggère à sa patiente Léonie (il me semble qu’il l’a plongée dans un état somnambulique à ce moment là) qu’elle est une princesse, elle oublie alors sa condition de paysanne, mais l’anesthésie n’explique pas cet oubli car celle-ci était présente auparavant, alors même que Léonie avait le souvenir d’être une paysanne. Si l’anesthésie est insuffisante pour expliquer ce phénomène c’est qu’il faut y ajouter « un état de distraction naturelle et perpétuelle qui empêche ces personnes d’apprécier aucune autre sensation en dehors de celle qui occupe actuellement leur esprit ». P190. Cet état exagéré de distraction n’est pas un état de distraction ordinaire ; il ne résulte pas d’une attention focalisée sur un objet particulier. La fin de la suggestibilité s’accompagne de la disparition de cette distraction. Cette amnésie et cette anesthésie ne portent que sur les actes opposés à la suggestion, de sorte qu’elles laissent le champ libre au développement et à la conscience de l’acte suggéré.

Le rétrécissement du champ de la conscience est l’hypothèse soutenue par Janet concernant cette distractibilité particulière. Les phénomènes psychologiques paraissent unitaires et successifs, mais l’introspection montre le contraire, ainsi l’acte d’écrire appelle toute une série d’actes conscients (vue du papier, tenue de la plume...). Il n’y a en fait que dans la catalepsie que l’unité de la conscience existe, lorsqu’elle émerge d’une sorte d’anéantissement. Là nul besoin d’un effort pour synthétiser les multiples phénomènes de conscience comme c’est le cas dans l’acte d’écrire. A l’opposé de l’état cataleptique il y a le « génie » dont la capacité de synthèse réunit en une seule idée toutes les sensations éprouvées ou les souvenirs qu’elle suscite, mais ordinairement notre esprit tient le milieu des ces deux extrêmes.

Cette synthèse constitue le champ de la conscience par analogie avec le champ visuel. Celui-ci se définit comme le plus grand nombre de phénomènes se présentant simultanément à la conscience. Comme le champ visuel, il connait des variations expliquant la suggestibilité. Son rétrécissement entraîne des anesthésies. Ainsi, l’hypnotisation des hystériques par la seule occlusion des paupières atteste de l’étroitesse du champ de leur conscience. Les individus dont le champ de conscience est restreint de manière anormale sont les enfants (en cours de développement) et les malades (faiblesse) ce sont des individus suggestibles.

A la différence de la suggestion l’hypnotisme pour amener l’état somnambulique vient déranger une organisation existante et la remplacer par une autre. « La suggestion met en usage d’une façon réfléchie un mécanisme de la conscience qui existe déjà et qui agit de lui-même et au hasard toute la journée ; l’hypnotisme, pour amener l’état somnambulique, doit déranger l’orientation actuelle de la pensée pour lui en substituer une autre. » P 198. Les individus en état de somnambulisme ont parfois un champ de conscience rétréci et une forte suggestibilité parce que cette existence seconde ressemble à celle des malades ou à celle des enfants, mais ce n’est pas le somnambulisme lui-même qui favorise la suggestion, c’est la nature de la seconde existence développée par le sujet qui se trouve être souvent similaire par l’étroitesse du champ de la conscience à celle des enfants et des malades. La suggestibilité naît du règne des perceptions : « Penser, disait en effet Bain , c’est se retenir de parler et d’agir »(C’est là une idée qui guidera Janet dans son ouvrage « Les débuts de l’intelligence » lorsqu’étudiant les actes intelligents il distinguera les plus simples des plus élaboré) alors que chez les patients de Janet penser c’est parler et agir.

En état de catalepsie une idée occupe entièrement le champ de la conscience qui est extrêmement réduit. Lorsque le champ de la conscience est plus étendu apparaissent des images accessoires formant l’idée du moi, du monde extérieur et du langage, les phénomènes se présentent sous la forme d’une perception. L’automatisme des perceptions est plus complexe car il fait appel à un plus grand nombre d’idées organisées. Par exemple l’ordre « Fais le tour de ta chambre » exécuté par le sujet mobilise des idées organisées autour de la compréhension et de la réalisation de l’acte ; il s’agit d’images visuelles et musculaires. En revanche les moqueries de l’assistance (manifestement l’exemple de Janet renvoie aux exhibitions publiques dans le droit fil de celles de la salpêtrière) et le sens de cet acte sont absents du champ de sa conscience. Ainsi les automatismes de perception s’adaptent plus aux circonstances que les actes accomplis en état de catalepsie. Le sujet cataleptique est coupé du monde, si un obstacle s’interpose dans la réalisation de l’acte il reste bloqué jusqu’à la fin de la catalepsie, incapable de le surmonter pour poursuivre l’action.

En état de somnambulisme le sujet a quelques perceptions de son environnement mais celles-ci sont restreintes à celles s’accordant le mieux à l’idée actuelle autorisant de cette façon un ajustement minime de l’action. Cette différence recouvre celle entre sensation et perception. La première, invariable, contient une série d’images ayant toujours les mêmes caractères l’autre comprend des éléments multiples. Dans un acte cataleptique il n’y a pas de résistance, il y a absence de volonté alors que dans l’automatisme de perception il arrive que des éléments appartenant à une perception appellent les éléments d’une synthèse opposée.

Ainsi la patiente Léonie refuse de s’agenouiller car c’est ainsi que son premier magnétiseur la punissait. Il n’y a pas de véritable liberté mais plutôt opposition d’une image à une autre. Il n’y a pas de pouvoir inhérent à la suggestion, les perceptions, qu’elles soient apportées par un tiers ou que le sujet y soit spontanément exposé dans sa vie quotidienne génèrent dans les deux cas chez les individus suggestibles des conduites d’un aspect particulier, propres aux individus faibles.Lorsque Janet demande à Lucie de lui raconter Ali-Baba et les 40 voleurs il s’aperçoit qu’au fur et à mesure du récit elle ne raconte plus mais vit la scène, comme si elle se déroulait sous ses yeux à l’instant même.

Ces individus pensent par image et voient tout avec la même netteté. La discussion est inutile avec eux lorsqu’ ils ont une conviction : « Aussi, quelle que soit l’idée qui remplisse actuellement leur esprit rien n’égale leur conviction : il n’est au pouvoir d’aucun raisonnement, d’aucune objection, quelque fondée qu’elle soit, de l’ébranler, car c’est plus qu’une conviction, c’est l’impossibilité de penser autrement. ». Cette conviction est la source : « de tous les dévouements et tous les fanatismes » p 207. La crédulité est une autre facette de ces individus : une hystérique ayant appris que les personnes atteintes de la même maladie qu’elles décédaient à la ménopause, arrivée à l’âge critique vingt ans plus tard se prépare à mourir. Elle étouffe et serait peut-être morte si l’on n’avait pas dévoilé son secret. Tout ce qui frappe leur esprit devient vrai pour elles. Leur activité présente les mêmes caractères que leur pensée : instantanéité et rapidité ; dès qu’une idée est conçue il faut l’exécuter. Ce que Janet nomme l’idée fixe : « Combien de sottises, de crimes commis sous l’influence d’un sort comme conséquence d’une idée fixe » P 211. « L’insouciance des femmes hystériques est invraisemblable et elle se retrouve dans la conduite de tous les êtres faibles ou dégradés. » p.208. Exemple : Marie garde le silence pendant 15 jours alors qu’elle est ordinairement douce et de bonne humeur. L’accès passé elle ne veut pas en parler et dit « que ce n’était rien ». Quoique brusque et tenace l’activité de ces personnes d’apparence spontanée et entreprenante peut être aisément dirigée par un mot, un signe, une allusion, là où un commandement provoque une résistance furieuse. « Un mot provoque le rire ou les pleurs ». P.209.

Au terme de cette première partie c’est l’automatisme total qu’a exploré Janet, en débutant par la forme plus frustre, correspondant au champ de la conscience le plus restreint : l’état cataleptique pour aller graduellement vers des formes complexes. Au fil de cette progression nous avons vu que les sujets arrivaient alors à formuler des jugements sur l’état dans lequel ils se trouvaient. Ce point signe l’émergence d’une activité unifiante et synthétique de la conscience au milieu de l’automatisme des images et des souvenirs. Lorsqu’elle se complexifie l’activité automatique devient moins manifeste, va-t-elle jusqu’à se résorber dans la conscience ordinaire ou s’agit-il seulement d’une dissimulation ? C’est ce point qui est examiné dans la deuxième partie de l’automatisme psychologique.

Suite...

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