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H.Guillemain : Emile Coué, la suggestion de la fin de la suggestion.

jeudi 26 février 2015, par psyfph2

Avant la première guerre la pratique de Coué renvoie à l’hypnotisme du XIXème. Le dispositif de Coué est standardisé, il laisse peu de place à la singularité du sujet et de son symptôme. Coué propose à ses patients des expériences préliminaires (il s’agit en fait de tests classiques de suggestibilité hypnotique). Ils sont présentés au patient comme un moyen d’apprendre à « concentrer sa pensée sur une seule idée » (p.101). Toutefois comme « ces expériences réussissent beaucoup mieux quand on les a vues exécutées par d’autres personnes » (p.101) Coué accueille les nouveaux venus avec le groupe des patients habituels. A ses anciens malades Coué fait de la suggestion, puis il les prie de bien vouloir refaire devant les nouveaux consultants les expériences faites avec lui à leurs débuts. Il s’agit de la chute en arrière, du blocage des mains serrées, du poing indéserrable, du bras impossible à plier ou encore de l’impossibilité de se lever de sa chaise. Un tel spectacle impressionne les nouveaux malades invités ensuite à faire à leur tour ces expériences. Ensuite ils reçoivent les suggestions thérapeutiques. Profondément ancrée dans la pratique de l’hypnose classique autoritaire, cette pratique en présence d’un public est proche des spectacles d’hypnose de foire. La figure du thérapeute, son aura ont une grande importance. Aussi il n’est pas surprenant de trouver à longueur d’articles chez les couéistes la description d’un bon M. Coué jovial et sympathique.

Pour comprendre l’émergence de la méthode, sur un marché thérapeutique déjà à l’époque très concurrentiel, il faut s’intéresser à la façon dont Coué va s’approprier le concept d’auto-suggestion et concilier tradition et innovation. Dans sa première brochure intitulée : « De la suggestion et de ses applications » il n’en fait pas encore l’élément central ». Le concept d’auto-suggestion n’est pas aussi nouveau qu’il y paraît, forgé à la fin du XIXème il est le dernier argument pour redorer le blason de pratiques hypnotiques ou magnétiques moribondes. De ce point de vue il contribue à ancrer la méthode dans une tradition celle de l’Ecole de Nancy.

D’autres éléments de la méthode encore balbutiante signent la filiation de Coué avec cette école :
- La suggestion se fait à l’état de veille, la mise en sommeil du sujet n’est pas nécessaire. Comme pour l’Ecole de Nancy l’hypnose est ici avant tout suggestion et non un état spécial de conscience, la neurologie n’y a pas sa part (contrairement à la Salpêtrière) pas plus que la physiologie et encore moins le fluide.
- L’auto-suggestion n’y est encore qu’un concept dynamique permettant d’expliquer simplement la suggestion. C’est là un des apports théoriques de Bernheim pour qui l’accomplissement d’une suggestion dépend de la crédivité (la croyance que le sujet accorde à une idée) du sujet et l’idéo-dynamisme (la tendance de l’idée à se transformer en acte). Chez Bernheim l’auto-suggestion est une suggestion née en dehors de toute influence appréciable, mais qui a pour origine une idée générée par des impressions liées aux souvenirs accumulés par des suggestions antérieures. L’auto-suggestion n’y est en définitive qu’une suggestion déguisée.

C’est ce concept d’auto-suggestion, que Coué va réinterpréter pour en faire le cœur de sa méthode. Il lui permettra de présenter sa méthode comme innovante tout en l’inscrivant dans la tradition de l’Ecole de Nancy, d’où l’appellation quelque peu illusoire de « Nouvelle Ecole de Nancy.

Ce remaniement s’inscrit dans une tendance de fond. Après-guerre on assiste à un recyclage des ouvrages consacrés à l’hypnose thérapeutique. La référence à l’hypnose ou à la suggestion disparaît, elle y est remplacée par le terme d’auto-suggestion. Les défenseurs de l’auto-suggestion thérapeutique se placent dans le sillage du magnétisme qui reprend le dessus face à une hypnose médicale discréditée « ces derniers s’accordent autour de quelques principes : la possibilité de prévenir et de guérir des maladies simples par la concentration sur la douleur et par l’affirmation positive répétée dans un état de somnolence » (p.118). Le concept d’auto-suggestion va permettre à l’hypnose faiblissante de se présenter sous un jour nouveau pour trouver sa place dans ce « champ traditionnellement populaire ». (p.121). Plusieurs méthodes d’auto-suggestion voient le jour celle de Paul-Emile Levy (disciple de Bernheim) mise en place avant la première guerre, des frères Durville ou encore de Paul-Clément Jagot... Elles comportent à peu près toutes les ingrédients de la méthode Coué. Lorsqu’elles sont trop marquées par l’hypnose médicale elles ne rencontrent qu’une faible audience (c’est le cas de celle de Lévy).

Coué en renversant la relation suggestion/auto-suggestion inscrit sa méthode dans les pratiques en vogue qui font du sujet l’acteur de sa cure. L’automédication, et la tradition magnétique (où le magnétisé diagnostique lui-même son mal et prescrit la thérapeutique) qui reviennent au-devant de la scène avaient déjà contribué à ménager cet espace thérapeutique, que la psychanalyse va elle aussi réinvestir. Le sauvetage de l’hypnose « passait par l’affirmation de l’autonomie du sujet dans sa cure. C’est précisément l’objet de la « Maîtrise de soi même par autosuggestion consciente » (p.150).

Suggérer la fin de la suggestion Selon Coué ce n’est plus la suggestion qui est première mais l’auto-suggestion. La suggestion n’existe pas, seule l’autosuggestion : « l’implantation d’une idée en soi-même par soi-même » existe : suggérez « quelque chose à quelqu’un ; si l’inconscient de ce dernier n’a pas accepté cette suggestion, s’il ne l’a pas digérée, pour ainsi dire afin de la transformer en auto-suggestion elle ne produit aucun effet » (p.107). Avec ce renversement le sujet devient l’acteur de sa cure. Le bulletin de la société lorraine de psychologie appliquée consacre le terme en l’orthographiant « autosuggestion » (même mutation pour la psycho-analyse qui deviendra la psychanalyse) comme pour attester et signifier qu’il s’agit là d’un nouvel objet. Avec Coué l’auto-suggestion qui avant-guerre n’était qu’un concept accède au statut de méthode après-guerre. La méthode Coué des années 20 connaît un succès international. L’autosuggestion contribue à estomper la place centrale du thérapeute. Certains malades se curent même à distance à l’aide de la seule brochure de Coué. La MC se présentera comme une démocratisation de la cure passant par son appropriation par le sujet lui-même, face au dédain des neurologues parisiens. La MC concrétise un idéal d’automédication, accompagné d’un « savoir scientifique » accessible à tous, renforcé par une aspiration à une cure moins directive, Coué renonce à l’hypnose dira-t-on.

Mais la pratique de Coué après-guerre n’est en fait pas si différente de celle d’avant-guerre. L’apparente nouveauté de l’autosuggestion ne suffit pas elle seule à effacer 30 années de pratiques hypnotique. Ce succès ne s’explique pas seulement par ce retournement conceptuel. D’autres facteurs ont permis à la méthode de s’imposer. Coué sait en effet :
- se ménager, au moins pour un temps, les hypnotiseurs et les magnétiseurs. Il se dégage d’une opposition qui a structuré le champ des psychothérapies depuis le XIXème
- se trouver des ascendants glorieux, un "mimétisme stratégique" avec le parcours du Dr Liébeault. Coué va jusqu’à faire comme ce dernier ses consultations à son domicile dans une sorte de hangar. Mais Coué, n’est qu’un pharmacien, il n’a pas de légitimité médicale. Il met donc en œuvre un recrutement auprès des médecins dont les résultats sont mitigés.
- proposer une méthode simple, voire simpliste, au minimalisme théorique. L’ouvrage « la maîtrise de soi-même par l’autosuggestion consciente est un chef-d’œuvre de simplicité limité à 30 pages, il repose sur un « art de la brièveté » (p143) étayé par des exemples de la vie quotidienne. La célèbre formule « tous les jours à tous points de vue je vais de mieux en mieux » est déjà un condensé, une simplification extrême de la méthode qui vint à Coué lorsqu’il constatât que les bénéfices de la cure avaient des effets bénéfiques globaux en dépit de formules ciblées. Coué en vient ainsi à considérer qu’il n’est pas nécessaire d’identifier l’organe malade pour le guérir. D’où l’extension du champ d’efficacité de la méthode. « Une série d’expériences graduées doit conduire le lecteur à comprendre quelques principes d’action de la psychothérapie : la force de l’inconscient la résistance de la volonté, le procédé d’emploi de l’autosuggestion. » (p144). Au milieu des années 20 la méthode Coué est reconnue en France et à l’étranger comme la méthode de référence en matière d’autosuggestion consciente. Malgré l’avis des spécialistes qui pointent la faible validité de l’autosuggestion curative les reportages dans la presse sont légion entre 1921 et 1922. Ceux-ci contribueront à donner une assise à une méthode dont les écrits théoriques sont rares et plutôt faibles. Ils en donnent l’image d’une méthode universelle, brève, simple à appliquer et sans efforts. Face au dédain des neurologues parisiens la Méthode Coué se présentera comme une démocratisation de la cure passant par son appropriation par le sujet lui-même. Elle concrétise un idéal d’automédication, accompagné d’un « savoir scientifique » accessible à tous, renforcé par une aspiration à une cure moins directive, Coué renonce à l’hypnose dira-t-on.

Il reste que si les ingrédients théoriques étaient réunis pour distinguer la Méthode Coué des autres procédés d’autosuggestion, son décollage tient au premier conflit mondial, à la situation géographique de Nancy et à la culture... religieuse des pays d’accueils...

A suivre... H.Guillemain : Le décollage de la méthode Coué.

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