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H.Guillemain : Méthode Coué et thérapie comportementale et cognitive (fin)

samedi 31 octobre 2015, par psyfph2

A la mort de Coué en juillet 1926 les rivalités se font jour au sein du mouvement. Deux hommes tentent de succéder à Coué et d’en prolonger son œuvre dans des directions très différentes spiritualiste avec Rémy et médicale avec Fauvel. Phillipe Rémy n’est pas médecin mais ingénieur chimiste. Affirmant avoir été choisi par Coué, il tente de centraliser les différents instituts Coué et de réorienter le couéisme vers « un mouvement spiritualiste et positif » « une nouvelle spiritualité dont Coué serait le prophète, servie par des techniques de type sectaire » (p.333). Cette nouvelle direction se coupait définitivement la méthode de la médecine. La finalité thérapeutique pourtant cœur de la méthode n’avait plus lieu d’être. La réaction des médecins ne se fait pas attendre le docteur René Fauvel crée un autre institut Coué : l’institut d’autosuggestion de Paris en 1933. Fauvel est un rationnaliste avec lui se poursuit la médicalisation de la méthode. La scission entre courant spiritualiste et médical « est effective en 1928, et officielle en 1933 » (p.333). Tandis que le courant médical reste dynamique le courants spiritualiste perd ses principaux praticiens et périclite deux ans plus tard. L’institut de Fauvel est adossé à la société Lorraine de Psychologie dont le bulletin se fait l’écho des points de vue de médecins français et étrangers nouveaux venus dans le réseau couéiste. « L’institut réussit à élargir l’assise sociale un peu figée de la méthode Coué en obtenant entre autres l’appui moral de deux nouvelles personnalités : Firmin Gémier directeur de l’Odéon et fondateur du théâtre national populaire ; le psychanalyste Rudolph Lowenstein » (p.337). La concurrence spiritualiste définitivement éliminée le couéisme des années 30 sera essentiellement médical. Il faut répondre aux attentes de l’après-guerre et « c’est à une forme de psychothérapie comportementale qu’aspirent désormais les couéistes. » (p.338). L’évolution du public pris en charge par la méthode déjà amorcé du vivant de Coué s’accentue, la part des consultations pour des troubles psychologique est prépondérante. « A la fin des années 30 [sont pris…] en charge quasi uniquement des troubles de nature psychologique et de petits symptômes nerveux. ». Fauvel poursuit l’émancipation de la méthode des liens historiques qu’elle avait avec les pratiques des guérisseurs. La méthode Coué occupera le champ de la psychothérapie proprement dit. A sa clientèle parisienne plus bourgeoise Fauvel propose une thérapie comportementale avant la lettre. Ainsi il rapporte en 1931 le cas d’un patient ayant une phobie des transports en chemin de fer accompagnée entre autres de ce qui serait qualifié aujourd’hui d’attaques de panique. Lorsque le patient consulte il ne peut plus monter dans un wagon, craint de de se déplacer de passer sur un pont, redoute les espaces vides. Fauvel s’attaque aux symptomes ; sans chercher à interpréter les difficultés du patient ou à remonter aux causes du trouble il vise uniquement une modification comportementale. Sa prise en charge comporte des séances de suggestion, un régime alimentaire, de l’opothérapie et surtout, ce que qui serait qualifié en thérapie cognitive et comportementale (TCC) d’exposition in vivo, une confrontation progressive du patient aux stimuli phobogènes. Il conduit le patient à affronter de mieux en mieux sa peur et à reprendre confiance. Le patient réalise d’abord accompagné du thérapeute son déplacement Par la suite il en effectue progressivement une partie seul. Cette pratique qui relève avant l’heure de la thérapie comportementale ne se trouvait pas dans la méthode Coué. Considérée sous l’angle de la reprise de confiance en soi elle participe de la rééducation psychologique « par la pensée positive » (p.343). Un autre cas est rapporté dans le sillage du Dr Fauvel par le docteur Prost ; il s’agit d’un employé de banque ayant développé des troubles névrotiques suite à un vol dans son établissement dont l’auteur n’a pas été identifié. Le patient qui ne peut plus exercer et en proie à des cauchemars va bénéficier d’une prise en charge qui outre la suggestion et autosuggestion comporte aussi une dimension d’exposition pour atteindre une habituation par la manipulation de billets et de chèque fictifs. Dans cette pratique la place de l’autosuggestion ou de la suggestion n’est jamais occultée (contrairement aux pratiques actuelles de TCC et de psychanalyse alors même que la suggestion y joue un rôle évident dans sa forme explicative : mythe oedipien et méandres de l’inconscient en psychanalyse, évolution adaptative phylogénétique et/ou ontogénétique en TCC.)mise en œuvre sous contrôle médical elle se combine à une forme de thérapie cognitive et comportementale qui n’exclut pas la recherche du secret pathogène dans le passé du sujet. En synthèse cette évolution de la méthode Coué vise « le renforcement du psychisme affaibli par des idées morbides (à la façon d’un Janet) et leur remplacement par des idées saines et positives fondé sur des techniques comportementalistes » p.344. (Si Guillemain parle de TCC en poursuivant dans l’anachronisme je dirai que la méthode Coué devient une thérapie intégrative…) La poursuite de la diffusion de la méthode passe la publication d’ouvrages qui préfigurent l’apparition du domaine aujourd’hui très prolifique du développement personnel : « quelques collections aux noms suggestifs – "santé pour tous", " vers une vie plus belle", "culture humaine" - [les] champ d’intervention [se diversifient] à partir de la fin des années 1920 - massage vertébral, culture physique, yoga, entraînement de la mémoire - et visent aussi de nouveaux publics » (p.345). La méthode Coué se distingue aussi par une innovation « la vente d’enregistrements destinés aux patients [1] pour faciliter leur pratique de l’autosuggestion. années 1920, si l’enregistrement sonore est déjà entré dans la culture, l’édition phonographique à vocation thérapeutique est encore inconnue. » (p.346). La méthode parachève ainsi sa désintellectualisation par « le son d’une voix monocorde impersonnelle [laquelle] soutenue par la musique d’ambiance œuvre seul désormais à la thérapeutique. » (p.346).

***

De la psychanalyse aux thérapies comportementales rien n’est étranger à la méthode Coué la place qu’elle laisse à la suggestion y est sans doute pour beaucoup. Cette suggestion conjurée par un appareillage théorique hypertrophié en psychanalyse ou un scientisme naïf censé combattre les pensées irrationnelles en TCC est pourtant une des clés de la pratique thérapeutique. Comme le remarque Janet dans son ouvrage Les médecines psychologiques : « Si nous ne pouvons pas progresser nous-mêmes sans interprétation correcte, à plus forte raison ne pouvons-nous pas enseigner aux autres. Comme votre succès dépend d’une foule de choses que vous ignorez et peut-être d’une foule de choses qui vous sont personnelles, de votre taille, de votre barbe ou de votre son de voix, vous ne savez pas ce qu’il faut enseigner aux élèves pour qu’ils réussissent de la même manière. Vous leur expliquez vos théories, c’est-à-dire la partie la plus insignifiante et la plus fausse de votre étude. S’ils essayent ensuite d’appliquer ce que vous leur avez enseigné en l’exagérant bien entendu et en supprimant l’essentiel que vous ne leur avez pas dit, ils seront simplement ridicules et ils discréditeront vos méthodes. C’est là la difficulté essentielle des psychothérapies. Les interprétations superficielles et inexactes ont arrêté l’évolution de procédés de traitement qui en eux-mêmes présentaient de la puissance et de l’utilité. ». Il est nécessaire que les psychologues et psychothérapeutes historicisent leur pratique, la resituent dans un parcours ; celui de l’histoire des idées, l’évolution sociétale et des pratiques thérapeutiques. Ainsi ils s’arrachent à la conviction confortable, jamais avouée, d’être arrivés à l’heure de la fin de l’histoire en psychothérapie (le point où les connaissances en psychothérapie serait définitivement constituées). Alors il leur est à nouveau possible de remettre leur curiosité et leur créativité au travail. Dans sa conclusion Guillemain plutôt perspicace ajoute : « Plus profondément […] on assiste probablement depuis quelques décennies à une "régression" vers ces années "matricielles" d’où la synthèse freudienne a pu surgir. Propice au retour du refoulé, notre période autorise la résurgence de ce non-dit historique qu’est la méthode Coué » (p.382). Ce mouvement plus général correspond à la résurgence de l’hypnose et de la suggestion. Elles participent du succès d’une psychothérapie n’en déplaise aux théoriciens qui voient leurs édifices théoriques mis à mal par cette poudre de perlimpinpin qui est pourtant le prix à payer pour cette « interprétation correcte » de l’action des psychothérapies.

Fin

Psyfph2

Notes

[1] Une version phonographique de la méthode Coué lue par Coué : http://www.archeophone.org/cylindre...

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