Lecturepsy
Accueil du site > Compte-rendus, notes de lectures > H.Guillemain : L’inconscient couéiste

H.Guillemain : L’inconscient couéiste

lundi 28 septembre 2015, par psyfph2

Cette proximité entre psychanalyse et Méthode Coué (MC) nous conduit à approfondir leur théorisation de l’inconscient. D’emblée précisons que la notion d’inconscient ne doit rien à la psychanalyse, même s’il se trouve encore des psychanalystes (dont des universitaires) pour soutenir que l’inconscient a été « découvert » par Freud. Le terme « d’invention » conviendrait mieux que celui de découverte, puisque l’inconscient y est un concept employé pour rendre compte d’un certain nombre de phénomènes. Ce concept d’inconscient et ses représentations ont en fait des sources multiples. Guillemain cite le romantisme allemand (il était possible de remonter plus loin et parler des « petites perceptions » leibniziennes...) ou encore les expériences des hypnotistes et les observations des personnalités multiples,mais aussi « l’inconscient neurologique ». Cet inconscient cérébral portera un premier coup au rôle central dévolu à la volonté. L’inconscient compris comme phénomène psychologique se produisant hors du champ de la conscience émerge dans le champ scientifique avec le terme de « subconscient » proposé par Pierre Janet, sans toutefois se confondre avec lui.

En cette fin du XIXème il y a donc une pluralité « d’inconscients » leur acception se module selon qu’on leur attribue une origine biologique (réflexe neurologique) ou… psychologique (désagrégation de la conscience, automatisme psychologique, personnalité seconde, conscience inférieure) mais aussi selon le courant de pensée qui en use : spiritualiste (tenant d’une unicité du moi) ou antispiritualiste…

De quelle lignée peut se revendiquer l’inconscient couéiste ? Etant donné la concision et la pauvreté théorique de l’ouvrage de Coué, Guillemain en est réduit aux conjectures. Coué aurait choisi de parler d’inconscient pour se démarquer des milieux métapsychistes où avait cours le terme de subconscient pour rendre compte des personnalité multiples et de la médiumnité. Ce faisant Coué abandonne cet « au-delà merveilleux du psychisme » connoté par le terme de subconscient. Dans son ouvrage, la maîtrise de soi même par l’autosuggestion consciente, Coué ne parle jamais de subconscient mais d’inconscient ce qui indique bien que pour lui ces deux termes ne sont pas strictement équivalents.

Néanmoins, la théorie couéiste de l’inconscient à peine esquissée reste lacunaire. C’est n’est pas une conception de l’inconscient très originale. Selon Coué conscient et inconscient sont deux êtres tout à fait distincts. L’inconscient couéiste domine la volonté. Appelé aussi par Coué « imagination » il ne résulte pas d’un processus d’affaiblissement morbide du psychisme comme chez Pierre Janet, où la subconscience n’est, la plupart du temps, que le résultat d’une désagrégation du psychisme. Lorsqu’il entre en conflit avec la volonté, c’est "l’imagination" c’est-à-dire l’inconscient qui a toujours le dessus. Ainsi plus je m’obstine à chercher retrouver un mot, plus il m’échappe, plus je veux dormir plus je m’agite dans mon lit, plus je veux parler avec assurance en public et plus je bafouille et je rougis… « Ainsi donc, nous qui sommes si fiers de notre volonté, nous qui croyons faire librement ce que nous faisons, nous ne sommes en réalité que de pauvres fantoches, dont notre imagination tient tous les fils. Nous croyons faire ce que nous voulons et nous sommes fiers de notre volonté ; en réalité, nous ne sommes que de pauvres marionnettes dont l’imagination tient tous les fils. » (p.22 Coué la maîtrise de soi-même par l’auto-suggestion consciente (autrefois de la suggestion de ses applications 1922 Société Lorraine de Psychologie Appliquée)). Cette configuration particulière, où la volonté luttant en vain contre une suggestion loin de la vaincre la renforce, Charles Beaudoin dans sa thèse "Suggestion et auto-suggestion" la nommera « loi de l’effort converti ».

Le champ d’action de l’inconscient couéiste ne se limite pas au psychisme mais s’étend à l’organisme tout entier. Une telle conception de l’inconscient permet à Coué de rendre compte des phénomènes psychosomatiques. Le corps garde longtemps la mémoire de la douleur, le trouble organique une fois résorbé, l’imagination du patient va perpétuer les invalidités, les empêchements et les douleurs en l’absence de tout soubassement organique. C’est que l’inconscient, à la différence du conscient, travaille en permanence en dehors de l’état de veille et possède une mémoire remarquablement fidèle « merveilleuse » « qui enregistre à notre insu les moindres évènements, les moindres faits de notre existence » (p.3). L’inconscient peut même être à l’origine de la pathologie, puisque, selon Coué, s’imaginer être malade c’est se faire une autosuggestion qui est traduite en actes. L’inconscient est d’une grande crédulité, il accepte sans raisonner une idée pour la transformer en autosuggestion. Sensible à la répétition positive ou négative il va s’en imprégner et produire des modifications en conséquence. C’est une ressource permanente du psychisme qui peut aussi faire obstacle au travail thérapeutique. Dans ce cas, l’inconscient résiste en refusant d’accepter et de transformer en la suggestion en autosuggestion. « Cet inconscient tout puissant est déjà celui de Liébeault cinquante ans auparavant, c’est aussi celui du psychanalyste Georg Groddeck, qui est le contemporain du Nancéien » (p.235). Lorsque les suggestions sont données dans l’intérêt du malade, l’inconscient de celui-ci ne demande qu’à les assimiler pour les transformer en autosuggestion.

Cette puissance d’action sur l’organisme distingue l’inconscient couéiste de l’inconscient freudien dont le champ d’action est circonscrit aux troubles psychiques et nerveux. En cherchant à faire la généalogie de l’inconscient couéiste Guillemain en vient à évoquer les travaux d’Alfred Fouillée et son concept « d’idée-force ». Pour Fouillée l’idée est transformatrice au point qu’une idée dont nous sommes persuadés tend à agir en nous-même ; ainsi l’idée de guérison est préparation de cette guérison. Cependant, à la différence de Coué, chez Fouillée cet effet est attribué aux idées conscientes. Si aucune des généalogies de l’inconscient couéiste n’est convaincante c’est parce que Coué était un pragmatique. Soucieux de se faire comprendre de ses patients issus d’un milieu populaire il a écrit en quelques pages un ouvrage destiné avant tout à ses patients. C’est ce souci qui a modelé sa conception et sa présentation de l’inconscient. Coué offre donc une « version vulgarisée de l’inconscient qui passe par un processus de simplification et de figuration de l’invisible et de l’indicible » (p.237). C’est de dont témoigne chez Coué le recours aux métaphores : l’inconscient est un « torrent », un « cheval sauvage ». Cette force de l’inconscient est à canaliser : « Quand l’inconscient freudien parle, l’inconscient couéiste agit. Il est en cela conforme à sa matrice politique liée à une idéologie d’ancien combattant qui refuse le verbiage parlementaire et réitère ses appels à l’action » (p.238) (Guillemain veut ensuite faire fonctionner l’opposition entre la complexité de la conceptualisation freudienne et la simplicité de l’inconscient couéiste pour attester de la différence de nature de ces deux conceptions. Cela ne me convainc qu’à demi et je suis frappé par l’extrême congruence de la métaphore couéiste du torrent avec le modèle freudien qui affectionne la métaphore hydraulique. L’opposition de ces deux conception réside, me semble-t-il avant tout dans la valence attribuée à l’inconscient positive dans chez Coué négative chez Freud). Coué a contribué à vulgariser la notion d’inconscient, sans qu’il y ait identité entre pratique couéiste et psychanalytique, Guillemain avance que c’est la diffusion de la conception couéiste de l’inconscient a préparé et facilté la réception de la conception freudienne de l’inconscient par un large public.

Si l’inconscient est un outil de la cure couéiste, il est d’une grande pauvreté, mécanique et asexué et ne se présente pas comme à analyser. Le langage est le parent pauvre de la méthode Coué. Coué cantonne son écoute du patient à l’écoute de sa plainte dans ses grandes lignes. Le sens et le discours de patients est limité à l’expression de la souffrance laquelle passe avant tout par le corps plutôt que par la verbalisation : « Vous cherchez trop les pourquoi » (Bulletin de la Société Lorraine de Psychologie Appliquée n°9 1er sem 1918). Peu importe les causes du symptôme ce qui importe c’est la guérison. (« La vérité sur Coué » BSPLA 2éme semestre 1926 p.22). Ce n’est pas une dissection de l’âme à laquelle veut procéder la MC. Elle se propose au contraire la reconstituer. Alors que l’inconscient freudien est le cloaque alimenté du refoulement des pulsions les moins avouables, qu’il convient de démêler, l’inconscient couéiste est lui un réservoir de ressources (point commun avec la conception éricksonienne de l’inconscient). Loin d’être l’ennemi en résistance qu’il faut débusquer, il est un « ange gardien tout-puissant » (p.241) qui vient nous secourir dans les moments difficiles pour peu que l’on sache le guider, le canaliser (BSPLA p.51 1934). « La psychanalyse s’arrange avec les démons, alors que le couéisme repose sur une vision angélique de l’inconscient » (p.241). Il n’y a guère de place dans cette théorie minimaliste pour les résistances inconscientes.

La méthode Coué s’adresse à un public populaire, peu à l’aise avec la verbalisation du mal être et qui est dans l’attente d’une guérison rapide à moindre coût, plutôt que d’une longue introspection. La guérison se confond avec la visée adaptative et le retour à ce qui était la norme pour le consultant. La méthode Coué vise la maîtrise de soi plutôt que la réalisation de soi-même ou la libération (autant la fonction élucubrante de la psychanalyse a le mérite, quoiqu’elle s’en défende d’ouvrir sur la philosophie – parfois dans une aimable ignorance des emprunts qu’elle lui fait – autant la méthode Coué laisse à la philosophie la portion congrue celle d’un stoïcisme minimaliste). Les malades de Coué ne demandent qu’à reprendre leurs occupations, réussir un examen, s’adapter aux évolutions de la société. Cet aspect de la méthode a sans doute contribué à une évolution vers ce qui n’est pas le monstre annoncé par Charles Odier mais le repoussoir qu’affectionnent parfois certains psychanalystes : les thérapies comportementales et cognitives.

A suivre... H.Guillemain : Méthode Coué et thérapie comportementale et cognitive (fin)

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Creative Commons License BY-NC-SA 2008 - 2017 | | PageRank Actuel